Notice nécrologique
Parue dans le journal arménien « Haratch »
Le 30 août 1938
A la suite du décès de Hrant SARIAN



Un de plus

Et ils tombent ! comme les feuilles brûlées par le soleil.
Encore un que nous déposons en terre étrangère.
Encore un, blessé de la génération d'Avril.
Encore jeune, sympathique, encore enthousiaste,
Les plaies de l'adolescence à peine cicatrisées,
Il descend, lui aussi, dans la terre sombre, rêveur, nostalgique des champs de son pays natal.
Malheureux garçon, Hrant Sarian, enfant d'Adapazari, n'était pas un inconnu à la famille de « Haratch ».
Pupille de la nation à « Guétronagan », ayant vu se briser ses rêves d'étudiant, venu d'orient en occident, Hrant était devenu pour nous un compagnon d'infortune.

Un énorme sac à l'épaule, haletant pour assurer le pain de sa femme, de sa mère paralysée et de ses quatre enfants, il me parla un jour, sur le quai d'une gare lointaine, de ses souvenirs du désert, qu'il avait consignés.
- Envoie-les à Haratch, lui dis-je.

Et le quotidien le plus populaire de la presse arménienne de Paris avait fait une place dans ses colonnes à ses « Pages de la terreur des massacres d'Arméniens », ces souvenirs de Hrant, si agréables à lire. Souvenirs tristes, mais précieux, inestimable matériau pour l'écriture future de l'Histoire.

Le frisson de la mort au cœur, implorant les miettes des fellahs sauvages, impitoyables et eux-mêmes affamés, ce misérable enfant ne nous avait-il pas rapporté du désert un corps chétif et fragile…

Et avec nous, encore une fois exilé comme nous, marchand ambulant, Hrant faisait ses tournées de commune en commune, de village en village, fatigué, resté éveillé la moitié de la nuit.

Et que faire ? Combien de personnes affables avons-nous vues qui ont su décrire avec art les villes lumineuses à l'entrée du désert !

Les cruautés de Der-Zor, le défilé de Kemakh, l'inhumanité et l'indifférence de Keller.

Descends en paix dans ta tombe, Hrant, entouré des tiens en pleurs, ton épouse, ta mère, tes enfants, ta sœur, ton frère, et enfin tous tes amis. Au moins, nous jetons sur toi une poignée de terre.
Console-toi, frère de sang, tu sais que les cendres des milliers de tes compatriotes partis sur les routes avec toi, sont restées sans tombe, abandonnées dans le sable, aux vents du désert.
Toi, tu auras au moins un tertre devant lequel s'incliner, et où je dépose, en souvenir, une fleur de la part de tes amis qui t'aiment et te respectent.

A. GABENTS


HARATCH :
                         Nos sincères condoléances à la famille de ce malheureux jeune homme, à l'occasion de cette perte inattendue.

                         Les souvenirs de ce garçon modeste ont été réellement pour Haratch une révélation ; ces récits si palpitants et animés. Souvent, nous lui demandions d'écrire d'autres articles, et il objectait toujours sa situation misérable de marchand ambulant, nous envoyant parfois des traductions.

                         Que la terre te soit légère, cher Hrant !

(Texte traduit par la fille de Hrant Sarian, Mme. Louise Kiffer).
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