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1923

le 1er janvier 1923, lundi, jour de l'an, à midi, des prisonniers turcs ont été amenés d'une île en face. Environ 350 musulmans étaient en désordre au bord de la mer. Ils étaient gardés par une section compacte de fantassins grecs, la baïonnette au canon. C'étaient tous d'anciens "tchétés" (des troupes irrégulières), mais sous la menace de la baïonnette grecque, ils étaient devenus squelettiques. Cette grosse horde fut partagée en trois et conduite peu à peu dans la nouvelle forteresse. Le groupe le plus intéressant était le troisième composé principalement de vieux. Il y avait parmi eux des Noirs, des hodjas, etc…Les premiers rangs étaient occupés par des hodjas barbus, coiffés d'un turban blanc, et tout à la fin, sur deux rangées, c'étaient les malades. Cette troupe composée de rangées de 4 individus, entourés de soldats à baïonnettes, s'est dirigée vers la forteresse. Les réfugiés grecs, qui étaient revenus d'Anatolie, et voyant cette troupe débraillée, se sont mis à leur lancer une pluie d'injures. Mais eux gardaient la tête baissée, sans regarder autour d'eux. Ils continuaient leur chemin, les uns maudissant Mohammed, les autres Mustapha Kémal. C'était la première fois de ma vie que je voyais une telle scène.

Vers midi, l'un des instituteurs du collège me présenta au directeur du collège italien et je fus admis aimablement.

Le mardi 2 janvier, dès le matin, j'ai commencé à fréquenter le collège, l'école venait de s'ouvrir. Il y avait en tout deux classes. Le directeur m'a mis dans la classe supérieure. Les élèves comprenaient des Grecs, des Italiens, des Serbes, des Albanais et quelques Allemands.

Le 8 janvier, dimanche matin, à l'aube, je me suis dirigé vers le château. L'après-midi, avec les camarades nous sommes retournés à Corfou.

Le 18 janvier, jeudi après-midi, j'ai été en visite au château avec mon frère. Nous sommes rentrés le soir. Le vendredi suivant, le matin (c'était Noël), pour la première fois nous avons vu les rues couvertes de neige A partir du mercredi 24 janvier, le dentiste de l'orphelinat a commencé à soigner mes dents gâtées.

Le 25 janvier, jeudi, une douzaine de vaisseaux aux drapeaux français sont arrivés à Corfou. Ils devaient aller à Marseille. Le vendredi soir, j'ai eu l'idée de remettre au commandant une demande de me transporter à Marseille. Le soir même, j'ai préparé la lettre, et le samedi matin, grâce à un navire russe, je suis monté à bord des vaisseaux, et j'ai été introduit auprès du commandant. Malheureusement, il m'a répondu qu'il ne pouvait rien faire. Je suis donc rentré par le même bateau. Le soir, ayant appris qu'un médecin arménien se trouvait à bord des vaisseaux français, j'ai réfléchi, et j'ai décidé de réaliser mon projet par son intermédiaire. Je suis remonté sur le vaisseau et retourné à bord. Mais je n'ai pas pu le trouver, j'ai été obligé de rentrer bredouille. Mais j'ai appris plus tard que je n'aurais pas pu réussir par l'intermédiaire de ce médecin.

Le 28 janvier, dimanche matin, un instituteur de chez nous, expliqua mon projet de voyage à un ouvrier russe qui travaillait à l'orphelinat. Celui-ci promit de faire son possible et le même jour, il m'accompagna aux vaisseaux français. Il a d'abord bavardé avec quelques marins, à mon sujet. Mais c'étaient des navires militaires, et j'ai été presque repoussé; mais l'un de ses amis m'a laissé un petit espoir, et a promis de m'aider. Il m'a conseillé de produire un certificat prouvant que j'étais orphelin. Je suis donc retourné à l'orphelinat, et j'ai obtenu deux attestations, avec la signature du directeur américain, l'une en français, l'autre en anglais.

Ces papiers devaient être remis au jeune Russe qui avait promis de m'aider. A midi, avec un compatriote revenu de Kayséri, nous sommes allés au château au moyen d'un chariot à marchandises, et nous sommes rentrés le soir.

Le 29 janvier, lundi matin, muni de mes certificats, et accompagné par l'ouvrier russe, j'ai été jusqu'aux vaisseaux. Mon compagnon s'est d'abord présenté au Commandant en chef, il l'a supplié, en russe, pendant une demi-heure, de bien vouloir me prendre à bord, mais le Commandant disait que seuls les Russes étaient autorisés à monter. Mais nous, sans nous décourager, nous sommes allés nous présenter au Commissaire français. Le jeune Russe a réitéré sa demande en langue française, en montrant mes certificats. Le Commissaire promit de m'accepter, mais à une condition: étant donné que les navires avançaient très lentement – ils avaient mis deux mois pour venir de Constantinople à Corfou – et ils devaient s'arrêter dans tous les ports d'Italie – ils allaient mettre encore deux mois pour arriver à Marseille – il était en principe contre le fait de recueillir un réfugié, malgré sa promesse, cependant il m'accepterait si je pouvais lui garantir que je pourvoirais à ma nourriture pour deux mois, et en outre que je n'aurais pas une place, mais que j'accepterais de coucher dans n'importe quel endroit. Ayant compris ces conditions, nous sommes retournés à l'orphelinat. J'ai passé la soirée à me faire établir une carte d'identité. Le lendemain matin, mardi, je me suis fait photographier pour mes papiers, et j'ai commencé à faire mes préparatifs pour partir. A midi, j'en avais terminé avec mes papiers d'identité, et il ne me restait plus qu'à obtenir l'autorisation du Commissaire.

Le 31 janvier, mercredi matin, l'un des instituteurs (mon compatriote), le Russe et moi-même, sommes partis en bateau à la flotte des vaisseaux. Mais n'ayant pas trouvé le Commissaire, nous avons dû revenir. Nous y sommes retournés tous les trois le soir, en bateau, mais comme il y avait une tempête, nous avons eu du mal à atteindre les vaisseaux. Nouvelle malchance, le Commissaire était absent. Désespérés, nous sommes rentrés.

Le 1er février, jeudi matin, de bonne heure, j'ai pris le bateau, seul, et cette fois j'ai pu voir le Commissaire. Je l'ai supplié, et il s'est décidé à s'adresser au Commandant. Peu après il m'apporta la triste nouvelle de son refus. Mais sans en tenir compte, j'ai recommencé à le supplier, tant et si bien qu'il a cédé, il m'a dit d'attendre, et quelques minutes plus tard, il m'a remis une autorisation écrite, avec un sourire. Il a dit que je pouvais aller chercher mes affaires.

Enfin, l'esprit tranquille, je suis monté dans le bateau et je suis retourné à l'orphelinat. J'ai obtenu de la nourriture pour 7 jours. Je suis parti , et je suis monté dans le grand vaisseau russe du nom de "Véra".

J'étais admis, certes, mais j'étais inquiet, car les vaisseaux devaient voyager pendant deux mois. Or j'avais affirmé au Commissaire que je ne me faisais pas de souci pour ma subsistance, que j'avais de l'argent et des provisions. En réalité, ma fortune se montait à 75 francs, que j'avais reçus en vendant mes livres, et 5 pains.

Le soir les vaisseaux se sont mis en route par la baie de Corfou, car la mer était agitée. La nuit, le commissaire m'ayant vu dehors, face au vent, eut pitié de moi et demanda à un marin russe de me trouver un endroit abrité. Moi j'avais décidé de passer la nuit dehors tout au bout du bateau, mais peu après, je fus conduit dans la soute à charbon.

Dès la première nuit, mes craintes s'évanouirent en partie, car bien que j'eusse déjà mangé, la femme russe qui habitait dans la cale m'apporta dans une assiette un bortsch avec du pain. J'ai eu du mal à le finir, mais j'étais immensément heureux à la pensée qu'ils ne me laisseraient pas mourir de faim.

J'ai dormi dans la cale d'un autre vaisseau.

Le 2 février, vendredi matin, pour la première fois, j'ai pu laver mon linge dans le vaisseau. L'après-midi, la flotte des 12 vaisseaux se mit en route, depuis le lieu de naissance de l'Odyssée. Le nôtre étant le plus grand naviguait derrière les autres. Toute la nuit, ils ont filé à travers l'Adriatique. Il était plus de minuit quand nous avons atteint l'Italie La flotte est passée à Otrante sans s'arrêter et à continué sa route vers le sud. Samedi matin, nous traversions le Canal d'Otrante, et pénétrant dans le Golfe de Tarente, nous sommes arrivés au port de Gallipoli. Malheureusement, il était interdit d'aller en ville, aussi les vaisseaux se sont-ils remis en route.

Dimanche matin, nous sommes arrivés au port de Tarente.

Le 6 février, la nuit de mardi, une femme russe m'a tirée de mon sommeil pour me tendre une assiette de pâtes à l'italienne, refroidies. Mais j'étais fâché qu'elle ait interrompu mes doux rêves.

Le 8 février, jeudi après-midi, nous avons eu pour la première fois l'autorisation de descendre en ville. Aussi, avec les marins russes, nous sommes montés dans des bateaux et avons été en ville. Après m'être bien promené, je suis retourné le soir dans le vaisseau. A 1 heure du matin, les vaisseaux ont pris le large. Le vendredi, le soir, nous sommes arrivés au port de Crotone. A partir de ce jour-là, j'ai commencé à me faire du souci, car mes provisions étaient épuisées, et l'argent qui me restait était dérisoire. Il allait falloir mendier. J'ai d'abord confié ma peine à quelques-uns des marins. Ils sont allés voir le cuisiner et m'ont dit que s'il y avait des restes, il les garderait pour moi.

Déjà, quelques Russes avaient déjà commencé à mettre de côté les restes de leur repas, principalement du bortsch.

Le 11 février, dimanche matin, ayant obtenu l'autorisation d'aller en ville, j'y suis allé me promener, je suis rentré l'après-midi au vaisseau.

Le 12 février, lundi à 1 heure, les vaisseaux ont quitté Crotone. Une heure plus tard, nous étions déjà au large de Rizzuto, d'où nous sommes passés dans le golfe de Squilacce. Les vagues devenaient de plus en plus fortes, le vaisseau tanguait de plus en plus, de sorte que le soir, pour la première fois, j'ai vomi un peu. Ensuite, toute la nuit, j'avais la tête comme du plomb, tandis que les vaisseaux, tout en tanguant sans cesse affrontaient les vagues enragées de la Mer Ionienne. Mardi matin, la mer s'étant calmée, je me suis levé, nous étions passés à Spartivento et nous entrions dans le détroit de Messine. Il était midi, quand après être passés à Reggio, nous sommes arrivés au port de Messine.

Le 21 février, mercredi matin, j'ai emmené un marin russe que je connaissais chez un dentiste de Messine. Nous sommes revenus à midi. Le lendemain matin, nous sommes retournés en ville, où l'un des ouvriers m'a emmené chez un épicier où il a commandé une bouteille de vin avec des hors-d'œuvre. Après trois verres, la tête a commencé à me tourner, de sorte que j'ai été obligé de retourner au vaisseau et de me coucher. A midi j'ai encore bu, dans un autre vaisseau. L'après-midi, j'étais un peu dégrisé.

Le 27 février, mardi à 1 h, les vaisseaux se sont mis en route car la mer s'était calmée. Mais comme elle devenait de plus en plus agitée, nous nous sommes arrêtés après minuit dans un petit port appelé Santa Vénéré. La nuit, pour la seconde fois, j'ai eu le mal de mer. Le lendemain, mercredi matin je suis descendu me promener dans le village éponyme. A midi, j'ai été à la ville de Pizzo, qui se trouvait à heure du village. Le soir, nous sommes retournés aux vaisseaux.

Le 2 mars, le vendredi soir à 4 heures, alors qu'il commençait à faire sombre, la flotte s'est mise en route malgré une terrible tempête. Jusqu'au soir les vaisseaux ont traversé la mer Tyrrhénienne, tandis que nous rendions l'âme dans la cale. J'ai recommencé à vomir. Le soir, la nuit à peine tombée, le capitaine, de crainte d'avancer plus loin, donna l'ordre de s'arrêter peu après le golfe de Policastro, devant un village distant de 8 à 10 lieues. C'est là que nous avons passé la nuit. Le samedi suivant, nous avons encore attendu à cet endroit, car la mer ne s'était pas calmée. Le 4 mars, dimanche matin de bonne heure, la flotte a redémarré, pourtant les vagues continuaient à s'élancer le long de la chaîne des Apennins. Toute la matinée, le vaisseau tanguait énormément, je n'ai pas pu me lever, je vomissais sans arrêt. A 4 h et demi, lorsque nous sommes arrivés dans le port de Naples, c'est seulement là que j'ai pu me lever.

Nous avions dépassé l'île de Capri. Et j'ai vu pour la première fois le Vésuve. C'était le soir. Mais oui, il fumait incessamment, des colonnes de fumée blanche, qui ne se distinguaient pas des nuages, s'élevaient en masses du cratère.

Le 5 mars, lundi matin, j'ai écrit des lettres à mon frère, à ma mère et à ma tante, décrivant en détails tout ce que j'avais supporté depuis mon départ, au cours de mon voyage. Pour que maman sache ce que je souffrais, j'ai même mis dans ma lettre un pou que j'avais écrasé. Le 6 mars, mardi matin, ayant appris qu'il y avait à Naples un consulat américain, l'idée m'est venue d'écrire une lettre demandant de l'aide pour un mois de voyage. Après avoir préparé ma demande, il fallait la porter. Le 8 mars, jeudi, l'autorisation ayant été accordée de descendre en ville, j'y suis allé le matin avec plusieurs ouvriers russes. Mais malheureusement je n'ai pas pu me promener librement ni surtout remettre ma demande au consulat, bien que j'eusse noté l'adresse. La raison en était que nous étions accompagnés d'un policier. C'est donc le cœur triste de n'avoir rien pu faire que je suis retourné à midi. Mais je n'étais pas tranquille, je voulais trouver un moyen, surtout que j'avais entendu dire qu'il y avait des Arméniens dans cette ville, j'avais décidé d'aller les voir et de leur demander l'argent du voyage. L'après-midi, en compagnie d'un policier, je suis redescendu en ville. Cette fois-ci, par chance, le policier était gentil, et au lieu de rester toujours sur notre dos, il nous a laissés libres, à condition que nous soyons tous ensemble à 5 heures sur le port. Enchanté, me séparant des autres, je me suis dirigé vers la rue appelée "Santa Lucia". Le trajet m'a pris plus d'une demi-heure. Tout le long de la route, j'admirais les belles maisons qui se succédaient, ornées de statues sur les façades, et par endroits des antiquités. Enfin, je suis entré au consulat. C'était une véritable folie que je faisais là, tendre la main alors que je n'étais pas naturalisé américain. J'ai présenté ma lettre directement au Consul. Il l'a lue et m'a envoyé auprès d'une dame, qui l'a portée à d' autres employés. Ces derniers dirent: Nous on ne peut rien faire, ça c'est le travail de la Croix Rouge. On n'a rien. L'argent est épuisé. Etc…des histoires. Et moi je demandais: où aller ? A qui s'adresser ? Finalement, il fut décidé que je devais aller au consulat grec puisque l'en-tête de mon document était en grec, et si je n'obtenais rien de là-bas, je devais retourner chez eux et ils veilleraient à trouver un moyen de m'aider. Ils m'écrivirent l'adresse du consulat grec, me donnèrent l'argent pour le tramway, et m'expédièrent. Il était 4 heures passées quand je suis monté dans le tramway et arrivé dans la rue Carcacciolo. J'ai trouvé le consulat, mais ils n'avaient plus le temps et ont remis cela au lendemain. J'ai donc été obligé de reprendre immédiatement le tramway, et me suis rendu au centre arménien, Galéria, un endroit où ils se réunissaient, un grand immeuble, couvert d'une immense verrière, où il y avait des cafés et des salles de cinéma. Je me suis renseigné auprès de quelques Italiens, qui m'ont conduit vers un Italien à longue barbe, qui avait habité à Constantinople et connaissait la langue turque. Il avait avec lui trois amis qui connaissaient aussi le turc. J'ai commencé à décrire mon état. L'un d'entre eux est allé chercher des Arméniens pour me confier à eux. Un quart d'heure après, il était de retour et m'a emmené auprès des Arméniens, qui étaient dans le café. Je leur ai aussi expliqué ma situation et leur ai demandé une aide. L'Italien m'emmena dans un autre café où se trouvait un groupe d'Arméniens, qui s'étaient tous enfuis de Constantinople. Là aussi, j'ai décrit ma situation, et ils ont décidé de faire une collecte, chacun donnait ce qu'il voulait, et l'inscrivait sur un papier. Certains ne voulaient pas donner leur nom, alors ils écrivaient "mi omn" en m'expliquant la chose. Ils m'ont emmené aussi dehors, où il y avait quelques autres Arméniens. Ayant reçu d'eux aussi quelques lires, je leur ai demandé de me trouver un endroit où coucher pour une nuit, car il se faisait tard et je craignais de ne pas pouvoir rentrer, et je ne tenais pas à revenir le lendemain accompagné d'un policier, ce qui aurait été pénible et suspect. Ils ont compris et m'ont remis 8 lires, et l'Italien m'a accompagné dans un hôtel. On a donné 4 lires à l'hôtelier, 3 pour mon dîner et 1 lire pour mon petit déjeuner. Ils avaient recueilli en tout 50 lires. Mais ils m'avaient promis de m'en procurer d'autres. Je devais revenir le lendemain à 11 heures. J'ai donc dormi dans l'hôtel désigné. Le matin à 9 heures j'ai pris le tramway et je suis retourné au consulat grec. On m'a d'abord répondu qu'il n'y avait pas d'argent, j'ai dit que 50 lires me suffiraient à peine pour dix jours, ne pourriez-vous m'accorder une petite aide ?

Ils ont commencé par refuser, ensuite ils ont consenti à me donner 10 lires. Je suis sorti le cœur content. Il me fallait respecter mon rendez-vous. Me rendant donc à l'immeuble Galéria, j'ai vu les Arméniens. Ils avaient acheté des bonbons pour moi et m'ont remis la somme de 70 lires qu'ils avaient récoltée. Je leur ai exprimé mes plus vifs remerciements, et me suis séparé d'eux. J'avais en tout 130 lires en poche ! Mais j'avais un autre souci, comment rejoindre le vaisseau ? Et si j'étais arrêté ? Mais la chance ne m'a jamais abandonné. J'ai vu un marin russe en compagnie d' un policier et d'un ami russe de Naples. Je me suis joint à eux avec joie. Après avoir assez longtemps marché, le marin russe a loué une automobile, nous sommes montés et avons roulé vers la rue Santa Lucia, puis chez l'ami de Naples, où nous avons bu du vin et mangé du gâteau, ensuite nous sommes retournés au port. Nous sommes arrivés dans les vaisseaux vers le soir.

Le 11 mars, dimanche soir, avec un spahi turc qui avait été fait prisonnier et qui s'était sauvé, nous sommes montés secrètement dans un bateau et sommes allés en ville. Une heure plus tard, je me suis séparé de lui. Je me suis bien promené. L'après-midi, je suis revenu au vaisseau. Le 12 mars, lundi matin, nous nous sommes rendus secrètement au bout du port, quatre d'entre nous, et nous sommes allés en ville. Mes chaussures étaient usées, je m'en suis acheté une paire. A midi, nous sommes allés au restaurant et avons fait un plantureux repas, pour lequel mes compagnons ne m'ont pas laissé dépenser un centime. Pendant le repas, nous avons bu tellement de vin que nous étions tous ivres. Ensuite nous nous sommes promenés jusqu'au soir. Puis nous avons encore bu une bouteille de vin. Nous avons rencontré deux amis russes avec lesquels nous avons été dans un bar à bière. Il faisait presque nuit quand nous sommes retournés aux vaisseaux.

Le 13 mars, mardi, mes chaussures me serraient, aussi j'ai été les échanger.

Le 15 mars, jeudi matin, notre vaisseau est parti seul, pour tester le temps. Après avoir navigué pendant deux heures aux environs de Naples, il est rentré à midi. L'après-midi à 2 h tous les vaisseaux se sont mis en route. Après 3 ou 4 heures de navigation, nous sommes arrivés à Ischia, à la frontière de l'île. Mais comme la mer était agitée, le vaisseau "Bilbek" a eu sa proue brisée, de sorte que nous avons dû faire demi-tour et sommes arrivés le soir au port de Naples.

Le 18 mars, dimanche matin, avec 5 autres compagnons, nous sommes partis secrètement en ville. Notre premier projet était de visiter le musée. Après avoir marché pendant une demi-heure, nous sommes arrivés dans l'immense musée. Nous sommes montés au 4ème étage et nous avons commencé à visiter toutes les salles. C'était pour moi comme un paradis, c'était la première fois que je visitais un musée. Les objets des anciens Romains et des Grecs. Ils n'étaient pas encore morts puisqu'ils avaient laissé des milliers d'œuvres, des objets de toutes sortes, comme des cuillères, des haches, des bracelets, des boucles d'oreilles en or, en argent et en cuivre; d'innombrables sortes de cruches, dont la plupart étaient décorées. Ma joie était illimitée. Mes compagnons russes étant totalement incultes ne s'intéressaient pas du tout à ces choses, ils jetaient un coup d'œil et passaient dans une autre salle, aussi je les ai vite perdus.

Des fresques couvraient tous les murs. Chaque salle était surveillée par deux gardiens. Les moindres ouvrages étaient protégés par des boîtiers en verre. Il y avait d'innombrables assiettes en céramique, en porcelaine, en terre et en verre, décorées pour la plupart de fleurs de toutes les couleurs, mais on ne voyait pas d'œuvres de notre époque. Nous sommes montés au cinquième étage, où étaient présentés des ornements, dont chacun était décrit en italien, avec la date. Après avoir visité la salle la plus haute, je suis descendu au 3ème étage, dont les murs étaient couverts de fresques très anciennes, abîmées par l'usure des siècles, chaque œuvre était longuement expliquée dans plusieurs langues, mais ça ne me suffisait pas. Je suis arrivé devant les tableaux des temps passés, à l'entrée de chaque salle étaient affichés les noms des célèbres artistes et leurs écoles. Je voyais de telles merveilles que même si j'y étais resté plusieurs jours, je n'aurais pas pu m'en rassasier. Sous les tableaux figurait leur prix, des sommes fabuleuses. J'ai vu les œuvres de Raphaël, Michel Ange, et d'autres peintres. On s'émerveille de voir ces chefs-d'œuvre qui sont vraiment sortis de leurs mains. Dehors, le soleil montait peu à peu au zénith, tandis qu'à l'intérieur, la foule des curieux augmentait de plus en plus. Des groupes d'Américains étaient accompagnés d'interprètes et de spécialistes des œuvres du musée, qui avaient une vaste connaissance, donnaient des détails sur chaque œuvre. Plus loin, des Français, accompagnés aussi d'un interprète, visitaient 5 ou 6 salles, seulement pour les tableaux. Une salle était consacrée à des objets sculptés en os, dont la vue était un émerveillement. Je suis descendu à la salle des statues, qui représentaient des orateurs de l'Antiquité grecque et romaine, des philosophes, des écrivains et mythologues célèbres, la plupart en buste, d'autres en entier, de 6 à 7 mètres de haut, tout en marbre ; des monuments étonnants, ornés de pierres multicolores. J'entre dans une salle de statues de bronze, de divers animaux, crapauds, lapins, chiens, lions, chevaux etc…et aussi des tyrans romains, des princes, Auguste, César. Dans une autre salle se trouvaient toutes sortes d'épées. On voit là l'ingéniosité des artisans d'autrefois, certaines œuvres provenaient d'Athènes, d'immenses épées de style dorique, ionien, et surtout corinthien, certains n'avaient que des tronçons. Après les fragments de frontons de monuments, je descends au sous-sol, l'endroit le plus profond. Il y a là d'innombrables inscriptions égyptiennes, assyriennes, grecques et romaines.Rares sont celles qui sont conservées entièrement.

J'entre dans la salle des momies, surtout les égyptiennes. Et ainsi se termine ma visite. Il était midi passé quand j'ai quitté le musée. Mais j'avais un regret, car si j'en avais eu les moyens, j'aurais pu m'instruire davantage, soit à l'aide d'un interprète, soit avec un livre. Je me suis promené jusqu'au soir dans les vastes avenues peuplées napolitaines. Je suis rentré au vaisseau à 7 h. quand le soir tombait.

Le 20 mars, mardi à midi, comme le Commandant m'avait précédemment promis de me trouver un emploi, j'ai été appelé, et j'ai appris que l'emploi était trouvé. Je devais aller sur le vaisseau nommé "Kessonés" où se trouvait le Commandant.

Le 21 mars, mercredi matin, le vaisseau Bilbek étant revenu de réparation, la flotte s'est remise en route à 2 h de l'après-midi. En 2 heures elle croisa l'île d'Ischia et une autre petite île. A 5 h et demi nous étions au large des îles Ponziane. Toute la nuit, la flotte traversait la Mer Tyrrhénienne. Le jeudi, à 11 heures, nous sommes arrivés à Civitavecchia, où pour la première fois j'ai vu un ballon dirigeable qui s'était élevé au-dessus de la ville.

Le vendredi suivant, à midi, je devais aller chez le Commandant pour mon emploi, et cette fois, il me présenta au Commandant du vaisseau Kessonès et transmit ma demande. J'ai été admis, et à la minute même j'ai déménagé dans le dortoir des marins du Kessonès. Mon travail consistait à servir dans la salle à manger des commandants et de leur famille.

Le 24 mars, samedi après-midi, nous sommes descendus en ville avec un marin, en compagnie d'un policier. Nous sommes rentrés le soir.

Le 26 mars, lundi soir à 5 h, la flotte a quitté Civitavecchia. Il faisait nuit quand nous avons croisé Montecristo, Giglio, Orbetello, et les îles Pianosa. Le mardi matin, pour la première fois, j'ai été frappé par la vue de l'Ile dElbe où Napoléon avait été exilé. Nous avons longé les côtes et nous nous sommes complètement éloignés des terres italiennes. A midi nous sommes arrivés en Corse, au port de Bastia. L'après-midi je me suis promené librement dans les principales rues de la ville. De même, mardi, le matin et l'après-midi, je suis descendu en ville.

Le 1er avril, dimanche après-midi; les vaisseaux ont quitté Bastia. Nous sommes passés par Piobino et sommes entrés dans la Mer Ligurienne, où la tempête faisait rage. Cette fois-ci comme le vaisseau Kessonès était plus petit, il a été complètement le jouet des flots. Le soir je n'avais plus rien dans l'estomac. Dans la nuit nous avons traversé la Mer Ligurienne. Le lundi matin, nous avons aperçu le dernier port de l'Italie, San Remo. Puis ce fut la frontière française, Menton, Monte Carlo, et Monaco. A midi nous sommes arrivés à Villefranche, un port paradisiaque.

Le 3 avril, mardi vers midi, le second Commandant me remit 130 francs pour mes 9 jours de travail, m'informant que je ne travaillerais plus car le serveur précédent allait reprendre le travail, je devais donc retourner sur le vaisseau "Véra". Mais un marin russe m'ayant conseillé de prendre un train jusque Marseille, j'ai transporté mes affaires en bateau jusqu'à la gare et j'ai pris le train de 4 h 52. J'ai vu les célèbres gares de Nice, Cannes et Toulon, et je suis arrivé à minuit à Marseille. J'ai eu la chance de rencontrer des Arméniens à la gare. Une heure plus tard, ils m'ont conduit à l'hôtel qu'on m'avait indiqué. Le lendemain, mercredi, j'ai été chercher du travail à différents endroits, mais presque partout on ne m'a pas laissé d'espoir, disant qu'il n'y avait pas de place pour les étrangers, sauf en usine. La nuit, j'ai préparé une demande d'emploi par écrit, et le lendemain, jeudi matin, je l'ai portée au consulat américain, d'où l'on m'a envoyé à la Société de Bienfaisance américaine, et de là on m'a donné de nombreuses adresses d'hôtels, restaurants et du Consulat de Grande Bretagne, toute la journée je me suis rendu à ces adresses pour un emploi, mais je n'ai été admis nulle part. J'ai alors pensé à m'adresser au patron de l'hôtel où je logeais, il a d'abord refusé, mais le soir il m'a proposé de travailler au restaurant comme serveur.

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