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1922

Le 13 janvier, l'école a fermé ses portes de 10 heures à treize heures. Dans la soirée, une fête a eu lieu pour Noël jusque minuit.

Le 15 janvier, j'ai été jouer de la mandoline à Yéni-Shéhir, où j'ai vu des amis et passé la nuit.

Le jour de Noël, nous sommes allés avec des amis à Arnavout, puis à pied à Ortakoy. Le soir au cinéma, et retour à l'orphelinat.

Le 22, j'ai été au théâtre Petit-Champs voir "Les Terres Noires" de Tourian.

Le 23 janvier, réouverture de l'école et début des examens trimestriels.

Le 26 janvier, l'école a fermé pour une question administrative. L'après-midi, je suis retourné au théâtre voir "La Jeune Ingénue" d'un auteur italien.

Le 29 janvier, j'ai été voir "Le Médecin malgré lui" de Molière.

Le 31 janvier, j'ai eu la joie d'apprendre, par une lettre de ma mère, l'arrivée de mon oncle Hadji Hagop et de sa famille.

Le 5 février, dimanche après-midi, j'ai été au théâtre voir "Le nouveau mariage", une pièce de Hagop Ochagan (Kufédjian)

Le 8 février au soir, j'ai été voir mon oncle et ma tante qui m'avaient tellement manqué depuis sept ans. Malheureusement, je n'ai pas pu rester longtemps car il était tard. Je les ai quittés avec regret. J'avais rendez-vous avec un camarade de l'orphelinat Yessayan pour aller voir une pièce de théâtre "La Dame aux Camélias". Nous sommes rentrés à deux heures du matin.

Le dimanche 12 février, j'ai été voir mon cousin Bédros à l'hôpital. J'avais appris par ma tante, mercredi, qu'il était entré dans le service psychiâtrique, car la terreur provoquée par les Nationalistes lui avait fait perdre la raison. J'ai eu du mal à trouver son étage. J'avais peur en montant l'escalier. J'ai trouvé la porte fermée à clé. J'ai frappé trois fois, finalement le concierge m'a ouvert, il m'a fait entrer dans une pièce et m'a dit d'attendre. De chaque côté de la pièce, à travers les cloisons vitrées, les malades mentaux accourus me regardaient fixement. Mon cousin est entré. Il avait grandi, ça faisait sept ans que nous avions été séparés. Je l'aimais beaucoup. Il me faisait pitié. Il ne m'a pas reconnu. Je lui ai dit: "tu ne sais plus qui je suis, je suis le fils de ta tante Vartanouche". Il m'a répondu :"Je ne sais pas... Ne me pose pas de questions, ma tête est vide, vide !" J'avais envie de pleurer mais je me suis retenu. Je l'ai quitté sans avoir pu me faire reconnaître; j'étais bouleversé.

Le 16 février, l'école a fermé pour cause d'épidémie.

Le 19 février, dimanche en matinée, j'ai été revoir la pièce de Hagop Ochagan. Le soir, je suis retourné au théâtre voir "Othello" de Shakespeare. Je suis rentré à l'orphelinat à une heure du matin.

Le lendemain, j'ai été voir maman. Elle avait la figure enflée, elle s'était blessée en cassant du bois.

Le 21, j'ai été voir un ami qui travaillait chez les Anglais.

Le 25 février, avec un employé du restaurant, nous sommes allés chercher des vêtements en location pour nous déguiser à la mi-carême.

Le dimanche 26, j'ai été voir à Bebek un camarade qui m'a présenté sa soeur. Elle travaillait chez les Américains.

Nous sommes allés ensemble à pied à Arnavoutkoy voir un camarade de l'orphelinat, mais il était malade. Nous sommes revenus au restaurant, et le soir, déguisés en mère et fille, nous sommes allés voir des amis à Féridié. On ne nous a pas reconnus.

Le lendemain, avec deux autres employés du restaurant, nous nous sommes déguisés, l'un en grand-père, et nous en mère et fille; nous sommes allés en voiture à Beyazit chez des amis, qui ne nous ont pas reconnus non plus.

Le 28 février, l'école a repris.

Dimanche 5 mars, après-midi, j'ai été au théâtre voir "Le Père" d'Auguste Strindberg.

Samedi soir, 11 mars, j'ai été voir ma mère. Ma soeur était souffrante. L'état de maman s'était aggravé, elle avait un gros furoncle à la jambe. J'ai passé la nuit chez eux et suis rentré dimanche, très attristé.

A 4 heures, j'ai décidé d'aller au théâtre Petit- Champs où l'on donnait "Le Maître de Forges" de Georges Ohnet.

Le 18 mars, samedi soir, j'ai été à Yéni-Shéhir, chez l'ancien cuisinier.

Dimanche après-midi, j'ai été au théâtre où l'on jouait une pièce récente de Pierre Wolff "Les Ailes brisées".

Le dimanche suivant, 26 mars, j'ai été voir une pièce tirée du roman d'Octave Feuillet :"Le roman d'un jeune homme pauvre". La représentation a duré jusque sept heures du soir. A neuf heures, avec un ami de Yessayan, nous sommes retournés au théâtre, à Petit-Champs cette fois, voir jouer "Archin mal alan" par une troupe remarquablement talentueuse. Le spectacle s'est terminé à deux heures du matin.

e 28 mars au soir, j'ai été voir ma mère à Haledj-Oghlou. Ma soeur allait mieux, mais l'état de ma mère ne faisait qu'empirer.

Le 1er avril, l'école a fermé pour cause d'examens.

Le lendemain, je suis retourné voir mon cousin Bedros à l'hôpital.

Les examens ont commencé le 3 avril et se sont terminés le 8 avril.

Le 9 avril, dimanche des Rameaux, j'ai été voir mon frère à l'orphelinat de Kouléli, mais il était parti à Kouzgoundjouk. Par bonheur, j'ai eu la chance de la rencontrer près de l'école professionnelle de Beylerbey. Ensuite, avec un employé du restaurant, nous sommes allés à l'église de Koumkapou assister à la cérémonie d'ouverture du rideau de l'autel, qui avait lieu à 16 heures. Le patriarche a prononcé un beau sermon, blâmant les riches.

A partir du 10 avril, ce furent les vacances de Pâques.

Le 11 avril, j'ai été avec un ami à l'orphelinat de mon collège Guétronagan pour essayer d'y faire admettre mon frère, qui avait été transféré à Tchenguélkoy à l'orphelinat de Kouleli. J'ai longuement discuté avec l'un des professeurs, nous avons visité tout le bâtiment, mais ma demande est restée en suspens.

12 avril : mon frère est venu me voir, nous sommes allés nous promener, il a passé la nuit au collège Yessayan et le lendemain, il est allé chez maman à Haledj-Oghlou, c'était le jeudi saint.

J'ai été à l'église de Koumkapou avec un employé du restaurant, assister à la cérémonie du lavement des pieds. A 8 heures du soir, il y eut l'Office des Ténèbres.

Vendredi saint, j'ai été à l'église de Péra, où la fête de la Passion, de la Crucifixion et de l'ensevelissement a été célébrée magnifiquement. J'ai assisté aux vêpres et à la procession, et le soir j'ai été chez maman.

Le 15 avril, j'ai été me faire photographier avec Onnig. J'ai couché à Yéni-Shéhir.

Le 16 avril, nous sommes allés aux bains avec quatre camarades. L'après-midi, j'ai été voir "Ubu Roi" d'Alfred Jarry.

17 avril : j'ai été à Yénikapou voir deux anciens camarades, deux frères. Le plus jeune m'a amusé, comme ils n'avaient pas de verres à liqueur, il nous a servi le cognac dans des coquilles d'oeufs. L'après-midi, j'ai été au théâtre voir "Hamlet", et le soir, voir "La vie de Jésus".

Le 21 avril, l'école a repris.

Dimanche 23 avril, j'ai été au théâtre voir "Faust" de Goethe. Lelendemain l'école a fermé pour commémorer l'anniversaire du martyre arménien.

Le 26 avril, la classe de 4ème a donné une représentation à l'école : "Frère Balthazar".

29 avril - J'ai passé la soirée avec des amis. Le lendemain dimanche, nous sommes allés à Yénikapou, puis à Floria. Nous nous sommes promenés, nous nous sommes fait photographier tous les quatre. Nous sommes allés voir mon cousin Bédros à l'hôpital, puis à l'église grecque. Je suis rentré à 9 heures du soir au restaurant Tokatlian, et à 9 heures et demi à l'orphelinat.

Le 5 mai, avec mes trois amis j'ai été à Berleybey essayer les costumes que nous avions commandés. Ensuite, j'ai été voir mon frère.

Le 7 mai, le gérant du restaurant m'a envoyé donner un coup de main aux serveurs du jardin de Floria. Mes compagnons et moi devions désormais assurer ce service tous les dimanches.

Le 14 mai au matin, nous sommes partis à six du restaurant pour aller travailler à Floria. Comme il faisait beau, la fanfare de Makrikoy a joué toute la journée. Nous sommes rentrés le soir par le dernier bateau pour Sirkedji. Je suis arrivé à Taksim à onze heures du soir.

Le 17 mai, nous avons reçu nos vêtements de l'atelier de Beylerbey.

21 mai, nous sommes partis à quatre pour Floria. Le temps était pluvieux, il n'y avait pas grand'chose à faire, nous sommes rentrés à 5 heures. Puis j'ai été à Koumkapou avec Arménag, un camarade du restaurant. Nous sommes passés à Beyazit assister au mariage d'une connaissance.

Le 22 mai, j'ai reçu une lettre de ma tante Makrouhie qui m'informait que mon oncle Assadour était partir à Salonique.

Le 24 mai, l'école a fermé pour les examens du dernier trimestre. J'ai passé la nuit chez le cuisinier.

Le lendemain, l'après-midi de l'Ascension, j'ai été au théâtre voir "Salomé" d'Oscar Wilde. Puis j'ai été voir maman qui était chez des amis. Nous avons passé une très agréable soirée, à jouer du violon et du oud.

Le 26 mai, maman devait aller chez un docteur à Kadikoy.

Dimanche 28 mai, nous sommes partis le matin à Floria, mais il ne faisait pas beau, nous sommes rentrés à midi. Puis nous sommes allés nous promener à Kutchug-Tchekmédji, puis à Yédikoulé, Balikli et Beyazit. Je suis rentré à 9 heures du soir à l'orphelinat de Galata.

Le 29 mai, les examens ont commencé.

Le samedi après-midi, 3 juin, j'ai été voir mon frère à Tchenguelkoy, et pour la première fois je me suis baigné dans la mer à cet endroit.

Le dimanche matin, nous sommes allés travailler à Floria. Nous sommes rentrés par le dernier bateau au restaurant où j'ai passé la nuit.

Le 9 juin, j'ai reçu un mandat de mon oncle, de Boursa. L'après-midi, j'ai été porter l'argent à ma mère.

Le 18 juin, j'ai passé la journée à Floria. Nous sommes rentrés par le dernier bateau à Sirkedji. J'ai couché au restaurant.

Le 21 juin, nous avons terminé nos examens.

Vendredi 23 juin, j'ai été à Haledj-Oghlou voir ma mère. J'y suis resté le soir.

Le samedi matin, j'ai été à pied jusque l'usine d'électricité, en passant par Kahat-Hané. J'ai trouvé mon beau-père et nous avons passé un bon moment ensemble. Vers midi, je suis retourné chez maman chercher mes livres. L'après-midi, j'ai été à Tchenguélkoy voir mon frère. Le soir, avec trois amis du restaurant, nous sommes allés au théâtre. J'ai couché au restaurant.

Dimanche, nous sommes allés travailler à Floria. Je suis rentré à Taksim à 11 heures du soir.

Le 26 juin, après-midi j'ai été à Koumkapou me baigner dans la mer.

Le 28, accompagné d'Arménag, j'ai été voir maman.

Vendredi 30 juin, j'ai été à Makrikoy au collège Bézazian voir un de mes cousins. L'après-midi, je suis retourné voir maman dont l'état m'inquiétait. Elle n'arrivait même plus à faire les travaux du ménage. Allait-elle devenir impotente ?

Dimanche 2 juillet, j'ai été travailler à Floria toute la journée.

Le 4 juillet, avec ma mère et ma soeur, nous sommes allés à la Croix-Rouge russe de Nechantach. Après les examens médicaux, les résultats nous ont attristés: la maladie de maman était très difficile à guérir et nécessitait un traitement par électrothérapie. J'étais bouleversé. Déjà pendant la consultation, j'ai été effrayé de voir ses jambes insensibles, et elle incapable de les soulever. Sa main droite aussi était insensible. Il fallait, pour la soigner, cent à cent-cinquantes Livres-or, que nous ne possédions pas. En outre, la guérison ne serait pas définitive. J'ai ramené ma mère chez elle et je suis rentré à Galata.

Le 6 juillet, nous avons eu une répétition de chant choral à l'église de Galata, avec les filles du collège Yessayan. L'après-midi,nous avons reçu nos carnets de notes. J'avais réussi tous mes examens, je n'avais pas à les repasser !

Dimanche 9 juillet, nous sommes allés à Floria. Nous nous sommes d'abord baignés, puis nous nous sommes mis au travail.

10 juillet - j'i été voir mon frère.

12 juillet - avec quatre camarades du restaurant, nous sommes allés nous baigner à Dolma-Bahtché.

Le 13 juillet, j'ai été voir maman chez elle, j'y suis resté jusqu'au lendemain.

Dimanche, j'ai été travailler à Floria. Je suis rentré vers minuit.

Le 18 juillet, j'ai été voir mon frère à l'hôpital de Yédikoulé où il était entré le 12 pour une ablation des polypes du nez. L'opération avait été effectuée. Le soir, j'ai travaillé au restaurant.

Le 19, j'ai été à Floria pour y passer mes vacances. Les jours suivants, je n'ai fait que me baigner.

Le lundi 24 juillet, après le dîner, nous avons entendu des coups de feu. Le garçon, Saïd Agha, s'est aussitôt précipité dehors, où le chien aboyait. Mes camarades et moi étions morts de peur, nous avons éteint les lumières et nous nous sommes cachés. Peu après, le gardien est rentré, disant qu'il s'agissait d'un soldat anglais furieux. Le chien avait été touché à la patte.

Le 25 juillet, mes maux d'oreille on recommencé. J'ai résolu de ne me baigner qu'une fois par jour.

Le 28 juillet vers le soir, j'ai été à Eyoup Sultan voit un parent. J'ai eu la surprise d'y trouver ma mère et ma soeur, ainsi que mon frère qui était rétabli et les avait rejointes. Pour une fois, nous étions tous réunis. Nous sommes restés jusqu'au lendemain.

J'ai reconduit ma mère en voiture jusqu'au port, d'où nous avons pris le bateau pour Haledj Oghlou. Maman arrivait difficilement à marcher, les gens la regardaient avec curiosité. Le soir, je suis retourné au restaurant et j'y ai passé la nuit.

Le 30 juillet, nous sommes allés travailler à Floria.

Le 8 août, j'ai été voir ma mère. L'état de ses jambes avait empiré, malgré les médicaments.

Le 12 août, à Floria, j'ai renversé par mégarde une bonbonne de raki Il a fallu que je retourne au restaurant à Péra en rechercher une autre.

Le 14 août, j'ai été à Buyukada où campaient les orphelins de Yessayan. Je les aitrouvés du côté ensoleillé de l'île, au pied d'une colline. Je suis resté cinq jours avec eux.

21 août - j'ai été voir ma mère. Un pharmacien italien devait venir le lendemain lui faire une piqûre au pied. Je suis passé voir mon beau-père à l'usine d'électricité. J'ai couché la nuit chez eux. Le lendemain, j'ai emmené ma soeur à Stamboul puis l'ai ramenée à Haledj-Oghlou.

23 août - j'ai été voir mon frère.

24 août - Ayant appris que mon cousin Onnig était venu d'Iskenderun à Constantinople pour y être hospitalisé, j'ai été lui rendre visite. Je ne l'avais pas vu non plus depuis sept ans ! Nous avons bien bavardé, puis je suis retourné à Galata pour aller lui chercher à manger et je suis revenu à l'hôpital de Yédikoulé pour lui apporter ses provisions. J'en ai profité pour aller revoir son frère Bedros qui me faisait tant de peine. Mais j'avais été si heureux de revoir mon cousin Onnig !

J'ai passé le reste de mes vacances en visites et baignades.

A partir du8 septembre, il y eut plusieurs jours de manifestations violentes à Péra, en raison des événements d'Izmir, fusillades et processions avec banderoles ont effrayé la population.

Le 11 septembre eut lieu la rentrée des classes au collège Guétronagan.

Le soir du vendredi 15 septembre, j'ai été informé par la direction du restaurant Tokatlian que je n'étais plus admis à prendre mes repas chez eux. J'avais bénéficié de leur bienfaisance pendant un an et neuf mois. A dater de ce jour, j'ai pris mes repas à l'orphelinat Yessayan. Mais je voulais savoir pour quelle raison j'avais été exclu. J'ai posé la question au directeur du collège. Il m'a répondu que j'avais été remplacé par un enfant plus indigent que moi. J'ai alors exprimé ma reconnaissance pour la faveur que j'avais reçue.

Le 8 octobre, j'ai été voir mon frère. Je l'ai trouvé désolé car il avait été renvoyé de l'école en raison de l'arrivée d'un millier d'orphelins de Kharpert qui avaient pris leur place à l'orphelinat de Kouléli.

Le 14 octobre, la plupart des élèves de Guétronagan se sont mis d'accord pour ne pas assister aux cours, car la direction avait décidé de mener une enquête sur la situation familiale de chacun d'entre nous. Le soir, j'ai été voir le docteur Artinian à Osmanbey, et obtenu un certificat attestant que ma mère était paralysée et ne pouvait subvenir à mes besoins.

Le 19 octobre, toute la ville était pavoisée pour recevoir Refat Pacha arrivant d'Anadolu. Une foule en liesse avec fanfare turque et drapeaux est allée l'accueillir à Kabatach et le ramener avec cris de joie et applaudissements. Nous regardions stupéfaits une nation mourante se redresser.

Le 21 octobre, j'ai reçu une lettre de ma tante Makrouhie. Elle était installée à Drama, en Grèce, avec mon oncle et leur fille adoptive. Mon oncle avait repris son métier de boulanger, et ma tante, ainsi que ma cousine travaillaient à la manufacture de tabac.

Le 5 novembre, dimanche après-midi, revenant de promenade avec un ami, nous avons croisé un groupe d'écoliers et écolières turcs qui brandissaient des drapeaux et chantaient des chants de victoire. La foule les applaudissait. Toute la ville était en fête ce jour-là car le Sultan avait reçu le titre de Calife. Mais le Sultan n'était plus chef d'état, la Turquie avait changé de régime.

Je dis adieu à mon ami car il partait pour la France.

Le 9 novembre après-midi, j'ai été chez un cordonnier à Koumkapou faire prendre les mesures de mon pied pour une paire de chaussures. Le 13 novembre, j'ai été les chercher.

Le 14, je suis retourné à Koumkapou d'où mon frère m'avait écrit d'aller le voir de toute urgence. Tous les orphelins de Tchenguélkoy avaient été transférés à l'église arménienne de Koumkapou, en attendant d'être expédiés à Athènes. J'ai demandé la permission de l'emmener voir maman. Nous sommes allés à Haledj-Oghlou, puis nous sommes passés au collège Guétronagan où je lui ai remis quelques affaires pour lui et je l'ai ramené à Koumkapou.

Je suis retourné au collège le 16 novembre.

Le 22, pour la première fois depuis mon arrivée à Constantinople, il s'est mis à neiger. En une heure, les rues sont devenues blanches.

Le 27 novembre, de retour de chez ma mère à l'orphelinat Yessayan, j'ai eu la surprise d'apprendre que nous partions le lendemain matin pour une île grecque.

Au matin, j'ai vite été au collège Guétronagan chercher un certificat de scolarité, puis je suis retourné à Yessayan. A midi, on nous a conduits à pied à Ortakoy où se trouvait la Croix-Rouge américaine (Near East Relief). La place était pleine d'orphelins. Dans la soirée, nous sommes allés en barque au port, d'où on nous a fait monter sur le paquebot italien "Cornaro Fuime".

Le lendemain matin, à 11 H 30 le bateau a levé l'ancre et Constantinople a disparu peu à peu de ma vue. J'avais beaucoup de peine. Je laissais ma mère et ma soeur, et mon collège dans lequel j'avais mis toutes mes espérances et mes rêves d'avenir.

Le soir, nous étions au large de la Mer de Marmara. Le vent du nord (Poyraz, en turc) soufflant de plus en plus fort, faisait tanguer le navire. Beaucoup ont pâli et se sont mis à vomir. A 10 heures du soir, nous étions déjà dans le détroit des Dardanelles. Cette nuit-là aussi je l'ai passée sur des chaises. Toute la nuit, le navire tanguait dangereusement. A midi, nous sommes passés entre le Canal d'Or et le Colonne de la Mer Egée. Nous sommes arrivés à 3 heures au Pirée, où le navire a jeté l'ancre. Nous avons passé cette nuit-là aussi dans le navire.

Le lendemain, vendredi matin, on nous a conduits à l'entrepôt de la gare du Pirée. Vers midi, avec quelques camarades, nous avons pris le train et nous sommes allés à Athènes, en 20 minutes. Nous avons été au Stadium, vu le Parthénon sur l'Acropole. Nous avons vu les ruines d'autres temples, le jardin public et autres lieux célèbres. Vers le soir nous sommes retournés au Pirée.

La nuit, un autre navire est arrivé, contenant le reste des orphelins de tous les orphelinats arméniens de Constantinople, qui ont été débarqués au bord de la mer. Cette nuit-là non plus nous n'avons presque pas pu dormir.

Le lendemain, samedi à midi, un navire roumain, la "Marie-Louise" nous a tous embarqués, et s'est mis en route par un canal qui faisait plus de 5 km de long. Ce canal était si étroit que notre navire passait à peine. Le dimanche, nous étions dans le détroit de Corinthe. A la nuit tombée, nous sommes entrés dans la Mer Ionienne. Il a commencé à pleuvoir. 1600 orphelins se sont entassés dans les soutes. Nous n'avons presque pas dormi. Le lendemain, lundi 4 décembre à midi, nous sommes arrivés au port de Corfou. Mais comme nous ne sommes pas sortis du navire, nous avons été obligés de passer la nuit dans ces soutes malpropres et nauséabondes. Le lendemain mardi soir, des canots nous ont transportés sur le rivage. Il faisait nuit quand nous nous sommes mis en route vers le château allemand qui était réservé pour nous. Nous avons escaladé la montagne pendant 2 heures, en haletant, et nous sommes enfin arrivés dans ce célèbre château. Cette nuit-là nous avons couché dans les chambres au hasard. Mercredi 6 décembre, j'ai été le matin à Corfou, j'ai mis 2 heures pour faire 7 km. Enfin arrivé, j'ai été très heureux de revoir mon petit frère. L'après-midi, je suis retourné au palais. Jeudi matin, je suis retourné à Corfou. Je suis reparti l'après-midi. Surpris par la pluie et la neige, j'étais trempé en arrivant le soir au château.

Le 8 décembre, vendredi matin, je suis redescendu en ville. J'ai pris le soir le chemin du retour, sous la pluie et la neige, j'ai eu beaucoup de difficultés à rentrer au château. Le lendemain matin, samedi, je suis de nouveau descendu en ville, par ce temps menaçant. J'ai couché dans un hôtel. Le 10 décembre, dimanche matin de bonne heure, j'ai été au bain. Puis je suis remonté au château. Jusqu'au soir je me suis promené dans les salles et les jardins du château. J'y ai vu des paysages que je n'avais jamais vus dans ma vie. Toutes les colonnes étaient de style ionique. Dans les jardins, j'ai vu pour la première fois des bustes d'hommes célèbres (Shakespeare, Euripide, Homère, Sophocle, Platon, Mithridate, Zénon, Démosthène, Poséidon…) puis toute une rangée de statues, des anges debout, avec des couronnes sur la tête, certains tenant une flûte à la main, d'autres un cor, un petit livre, une harpe, une boule, etc…Au milieu du jardin, il y avait un bassin, juste au centre duquel se trouvait la statue d'un serpent enroulé autour d'un enfant. A la tête du bassin, une autre statue représentait un homme qui portait sur l'épaule un enfant avec une grappe de raisin à la main. Dans un autre jardin se trouvaient les statues d'Achille (Akhileus), l'une en marbre, le représentant couché, blessé au talon, l'autre debout deux fois plus grand, protégé par une cuirasse, tenant une lance, un bouclier, une épée à la taille, en bronze. Une route serpentait du jardin jusqu'au bord de la mer. Après avoir assez longtemps marché, j'ai vu la statue de la reine Elisabeth, et au bord de la mer la piscine impériale..

Le lendemain matin, lundi, je suis descendu en ville; je me suis promené jusque midi, marché le long de la rive; à un certain endroit il y avait une baie, j'ai été obligé de traverser en bateau. A l'entrée de la baie, il y avait deux petits îlots, c'étaient des églises byzantines, entourées d'arbres. Ensuite je suis revenu par le même chemin jusqu'à la piscine impériale. Ce chemin m'a paru plus court que le précédent. Le soir nous avons fait une promenade avec un camarade, depuis la forêt, vers la piscine. Le 12 décembre, mardi matin, je suis descendu en ville, j'ai été voir la citadelle. Je suis rentré au château à midi, par le chemin du bord de mer. Le 13 décembre, mercredi après midi, mon frère est venu me rendre visite. Le 16 décembre, samedi matin, nous sommes descendus en ville avec un camarade. L'après-midi, nous sommes rentrés au château.

Le 17 décembre, dimanche matin, nous nous sommes mis en route avec 3 camarades, depuis le château vers le plus haut sommet de l'île, à une demi-heure de marche après le village de Gastouri. Nous sommes passés par le village d'Ayisdéka, d'où nous avons escaladé la pente pendant deux heures, et avons atteint le plus haut sommet. Après notre repas, nous nous sommes dirigés vers un monastère situé près du sommet, appelé Pso Pandoksato Après nous être bien promenés dans les parages, nous avons commencé à descendre petit à petit, passant de nouveau par le village d'Ayis Déka. Il faisait déjà nuit lorsque nous sommes rentrés au château.

Le 18 décembre, lundi matin, je suis descendu en ville, où j'ai été directement à la célèbre fabrique de papier "Konstantinos Aspiodis". J'ai présenté une demande d'emploi au directeur, mais il fallait revenir plus tard, j'ai donc été obligé de rentrer au château l'après-midi.

Le 21 décembre, jeudi matin, nous sommes descendus en ville avec un camarade. Après nous être promenés jusqu'au soir, nous avons couché dans un hôtel. Le lendemain, vendredi après-midi, je suis retourné au château. Le 24 décembre, dimanche matin, nous nous sommes mis en route avec trois camarades vers le village de Stavio, pour rendre visite à un Grec dont nous avions fait la connaissance. Nous venions de dépasser le village de Binetsa lorsqu'une pluie torrentielle s'est mise à tomber, de sorte que nous étions trempés avant d'avoir atteint le sommet de la montagne, nous avons mis deux heures et demi pour y arriver. Après avoir rendu visite à notre connaissance, nous nous sommes dirigés vers le village de Ayis Deka (les dix saints). Avant même d'y arriver, la pluie a redoublé de violence. Après avoir atteint ce village, nous avons dû prendre un autre chemin pour rentrer au château, nous sommes passés par un autre village. Il faisait presque nuit quand nous sommes rentrés au château.

Le 26 décembre, mardi, tous les orphelins ont été répartis, les artisans dans un immeuble, et les scolaires, par classes, avons déménagé dans le château proprement dit.

Le 27 décembre, mercredi après-midi, nous sommes partis à Corfou, avec cinq camarades. Le soir, nous sommes rentrés au château.

Le 30 décembre, samedi matin, je suis descendu en ville, pour présenter une demande d'emploi dans une fabrique de corde. Mais je n'ai pas été embauché car il n'y avait pas de place. Le 31 décembre, dimanche soir, j'ai complètement renoncé à la vie de château, j'ai rangé mes caisses dans une charrette à pain et je me suis rendu à l'orphelinat américain de Corfou, où se trouvait mon frère. Il faisait nuit quand je suis arrivé à l'orphelinat. Dès ce soir-là, ce fut le début de mon calvaire. J'ai passé toute la nuit éveillé, couché sur une étroite étagère de bois, sous une couverture. Mon but était d'aller au collège italien que fréquentaient déjà une vingtaine d'enfants, parmi lesquels était mon frère.

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suite : 1923