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Mercredi 1er janvier 1919.

L'orphelinat a organisé une fête le soir pour le Nouvel An. Ont assisté à cette fête: le "Vali" d'Alep (que les Arabes avaient installé à l'hôtel de ville), le général anglais, ainsi que de nombreux autres anglais et des militaires. La fête a eu lieu au Sabon khan.

Le 2 janvier, au matin, nous avons reçu nos cadeaux : une paire de chaussettes, des "leblebou" et des oranges.

Le 6 janvier, le Père amena à maman un petit enfant d'Erzeroum pour qu'elle en prenne soin (maman ne pouvait plus faire de couture car elle avait mal aux yeux).

Le 13 janvier, les exmens de l'école ont débuté et se sont poursuivis du lundi au vendredi. J'ai été reçu 85ème.

J'ai appris que les Français étaient à Adana, ainsi que de nombreux soldats du Caucase. Des troupes de volontaires étaient recrutées pour les rejoindre. Toute la jeunesse arménienne d'Alep allait en groupes à l'église se faire inscrire.

Dans les marchés, les drapeaux arméniens ont fait leur apparition. Trois régiments de volontaires arméniens étaient déjà partis à Adana. On disait qu'ils avaient tué en cours de route beaucoup de Turcs. Le Père a fait coudre sur nos cols de petits drapeaux tricolores arméniens, rouge-bleu-orange. Tous les matins, nous allions à l'école en chantant des marches arméniennes.

Dimanche 19 janvier. Selon l'ancien calendrier, c'était le Noël arménien. Le matin, de bonne heure, le Père a conduit tous les enfants de l'orphelinat à l'église. On nous a confessé et nous avons communié.

Le lendemain a eu lieu la fête des Morts. Cette journée de deuil national, en hommage aux Arméniens martyrs, a été célébrée de façon très imposante. Le cortège pour le cimetière était solennel. Derrière les orphelins marchaient les femmes toutes vêtues de noir, suivies de fillettes et de jeunes filles tout en blanc, tenant de très belles couronnes. De tous côtés, on agitait des drapeaux arméniens, anglais et arabes.

Nous sommes passés par la place Bar-ul-Hasser, puis Bab-ul-Faradj où nous ont rejoints une petite fanfare arménienne et des groupes de prêtres et de religieuses. Des gendarmes arméniens assuraient le service d'ordre.

Le 22 janvier après-midi a eu lieu la fête de l'école. Ce fut splendide. Il y avait un magnifique arbre de Noël tout décoré, garni de bougies. Quand elles furent allumées, on nous fit chanter des chants de Noël, puis réciter des poèmes. Des musiciens jouèrent du violon. Puis chaque enfant reçut des friandises, une orange, des raisins secs et des bonbons. A cette fête ont assisté trois spahis anglais, un évêque, nos professeurs et le directeur, Monsieur Daghlian. Il faisait nuit quand nous sommes rentrés.

En février, il y a eu plusieurs fêtes à l'école. A la saint Sarkis, j'ai récité un poème. Puis il y a eu la Chandeleur. Enfin la fête de Vartan le Téméraire pour sa foi et sa patrie.

Le vendredi 28 février, nous étions une quarantaine de pensionnaires de l'orphelinat à nous rendre à l'école comme chaque matin, au pas cadencé. A Bab-ul-Faradj, nous avons entonné le chant des volontaires arméniens, jusqu'à l'école.

Un quart d'heure environ après le début du cours, des coup de feu ont éclaté de tous côtés. Nous étions en train d'étudier des versets de la Bible avec le professeur Sinan qui courut immédiatement dehors. Nous aussi, nous nous sommes précipités dans la cour. Des voisins nous ont dit que les Arabes étaient excités contre les Arméniens et qu'ils commençaient à les massacrer. Les élèves qui n'étaient pas orphelins sont rentrés chez eux, les professeurs aussi. Un seul maître est resté avec nous.

Le directeur a fermé les grilles à double tour et nous a fait monter au deuxième étage. On entendait mitrailler, on avait peur. Certains se sont mis à pleurer. Nous sommes restés assis pendant trois heures, pleins d'angoisse.

L'après-midi, nous avons appris que les Anglais étaient intervenus. Deux militaires à cheval se sont présentés au collège pour assurer notre protection. Ils nous ont accompagnés jusqu'à l'orphelinat. Il y avait du sang sur la route et quelquefois des cadavres.

Lorsque nous sommes arrivés, nous avons constaté avec surprise que notre orphelinat avait été entièrement pillé, il ne restait plus ni lits, ni couvertures. Un vieillard avait été brûlé, puis transpercé à coups d'épée, semblait-il. Une femme avait été décapitée. Son corps sanglant était dans le vestibule. C'était horrible.

Dans la soirée, les Anglais ont placé des gardes partout où il y avait des Arméniens. Nous avons appris que beaucoup de maisons avaient été pillées et saccagées.

Les jours suivants, deux cents personnes responsables des massacres ont été arrêtées par les Anglais et envoyées en Egypte. Dix gendarmes arabes ont été fusillés.

La soeur de ma grand'mère paternelle, Iskouhie et son fils Zaven Djezirian sont venus à Alep. Mais la majorité des Arméniens ne voulaient plus y rester, ils avaient peur d'aller au marché. Les commerçants arméniens avaient fermé leurs boutiques. Tout le monde voulait partir, mais il n'y avait qu'un train par semaine pour Adana. Il devint très difficile de se procurer des billets.

Ma mère se résigna à rester. Mais moi j'ai décidé de m'en aller. Cela faisait quatre ans que j'avais quitté ma ville d'Adabazar. Je me suis arrangé avec un copain pour y retourner.

Le 14 mars, la nuit, nous sommes allés à la gare appelée "Bagdad", nous nous sommes couchés par terre en attendant le train prévu pour le 15 mars. Je portais une vieille robe que m'avait donnée ma mère, avec un sac de pain.

Le lendemain matin, la gare s'est peu à peu remplie de compatriotes. J'ai vu tante Dikranouhie, je me suis mis près d'elle. Le train est arrivé, composé de wagons à bestiaux. Ce fut la pagaille pour y monter, mais nous avons réussi. J'étais inquiet car je n'avais pas de billet, mais il n'y a pas eu de contrôle. J'étais heureux.

Comme nous étions trop serrés, les hommes et les garçons sont montés sur les toits des wagons. A chaque fois que nous passions sous un tunnel, nous essayions de retenir notre souffle le plus possible, car la fumée était très épaisse. De plus, nous avions très froid. Nous avons voyagé ainsi toute la journée.

Enfin, nous sommes arrivés en pleine nuit à Adana, les yeux rougis par la fumée. Il n'était pas possible d'aller plus loin car la voie ferrée avait été paraît-il endommagée. Les gens d'Adabazar se sont regroupés. Nous étions une dizaine. Nous avons attendu le matin, puis nous sommes allés à l'église arménienne, où le prêtre a mis à notre disposition un petit local dans la cour et nous a donné à manger.

Le lendemain dimanche j'ai été me laver dans le fleuve Sihoun.

Le 22 mars au soir, j'ai eu l'occasion d'aller gratuitement au théâtre.

Le 23 mars, je suis entré au service d'une Française dont le mari était à Paris. Mon travail consistait à m'occuper de son petit garçon. J'étais seulement nourri. Je couchais dans l'un des fauteuils.

Le 24 mars au soir, avec cette dame, nous sommes allés aux fiançailles d'un des membres de sa famille. Nous sommes rentrés à deux heures du matin.

Ce jour-là, j'ai appris que ma mère était arrivée à Adana. J'ai vite été à la gare et je l'ai vue, elle était avec le cousin Zaven et sa famille. Nous avons longuement bavardé, puis je suis retourné chez ma patronne.

Le 26 mars, pendant tout l'après-midi jusqu'au soir, nous nous sommes promenés en phaéton avec la Française et son fils. La soirée a été très gaie. Le lendemain, nous avons de nouveau été nous promener en phaéton, puis je lui ai fait mes adieux car je voulais me rendre à Constantinople. La dame a été très triste de me voir partir.

J'ai été voir ma mère qui avait trouvé refuge avec des compatriotes dans une usine incendiée. Ma mère avait reçu de sa soeur dix billets de banque. Elle m'en a donné un pour la route. Elle me dit que sa soeur et toute sa famille étaient déjà retournées à Adabazar.

Le 28 mars, avec quelques compatriotes, je me suis rendu à la gare. Des gardes, arméniens et français, ne nous laissaient pas entrer. Nous avons contourné la gare et nous sommes entrés par un autre côté, à travers champs. Il y avait sur la voie un train avec de nombreux wagons remplis de soldats turcs. J'ai appris qu'ils venaient des environs de Bagdad et rentraient chez eux. L'un de mes concitoyens est monté sur le toit, j'ai voulu le suivre mais les gardes paraissaient vigilants; j'ai attendu une occasion favorable, puis je suis monté à mon tour. Nous sommes restés allongés pour ne pas être repérés.

Une heure après, le train a démarré et nous avons pu nous asseoir. On entendait les chants joyeux des Turcs dans les wagons. Nous sommes passés par Zeitounli, Enidjé, Kelebeg, puis par une longue suite de tunnels jusque Bolavat Keuy.

Du côté de Hadji Kiri s'étendent de vastes forêts de sapins. Des téléphériques transportent du bois sur de longues distances. Nous avons bifurqué à Kara-Pounari où une nouvelle voie avait été construite avait été construite deux ans auparavant. A chaque arrêt, nous nous mettions à plat ventre. Ce fut une journée pénible.

Enfin, le soir, nous sommes descendus à Bozanti. Un commerçant arménien a eu pitié de nous et nous a hébergés pour la nuit. Les soldats turcs étaient restés dans les wagons.

Le lendemain matin, 29 mars, nous sommes remontés sur le toit du train et nous avons encore voyagé toute la journée, passant par de nombreux tunnels.

A Konya, le train s'est arrêté dans la nuit; nous avons attendu le matin, dans le froid, puis nous sommes allés en ville. J'ai rencontré un Arménien qui m'a appris qu'il y avait à Konya des réfugiés originaires d'Adabazar, et même d'anciens voisins à nous. Je l'ai prié de me conduire chez eux. Lorsque je suis arrivé, ils ne m'ont pas reconnu, mais je me suis présenté et ils se sont réjouis de me revoir.

Ils m'ont invité à déjeuner. J'ai passé la journée chez eux, puis leur fils m'a accompagné jusqu'à la gare, car le train pour Constantinople devait partir à une heure du matin. Mais nous avons attendu longtemps et le départ n'a eu lieu qu'à onze heures.

Nous sommes passés par Eski-Shéhir, et sommes arrivés le 31 mars à deux heures du matin à Afyon-kara-Hissar. Plus nous approchions de ma ville natale, plus je me sentais heureux. A partir de Doghan Tchaï, on voit le cours tumultueux de notre fleuve, le Sakarya. Je ne tenais plus en place.

Enfin, nous sommes arrivés à Adabazar ! Je me suis dirigé immédiatement vers la maison de mes grands-parents maternels.

Mon grand-père ne m'a pas reconnu, mais ma grand'mère et ma tante ont poussé des cris de joie. Après avoir longuement bavardé, elles m'ont donné du linge et des vêtements, et j'ai été me laver.

La maison n'était pas endommagée. Mes grands-parents s'y étaient réinstallés depuis Noël. Ils m'ont dit que dans la nôtre s'était installé un fonctionnaire d'Uskudar très malfaisant. Il avait démoli la cuisine et brûlé les boiseries. Les arbres de notre jardin avaient été saccagés. Maintenant il était parti.

Je suis donc allé voir notre maison. La ville semblait déserte. De nombreuses maisons étaient détruites, et d'autres paraissaient inhabitées. J'ai visité entièrement la nôtre et une grande tristesse m'envahit. Je me suis souvenu du passé et de la gaîté qui y régnait. J'ai pensé à mon père dont nous n'avions plus de nouvelles depuis si longtemps; à ma mère, à mon frère, à ma soeur que j'attendais avec impatience. Nous étions partis à dix, et nous n'étions plus que quatre.

Le 6 avril mon oncle et ma cousine sont venus d'Eski-Shéhir. Mais ils y sont retournés, car ils avaient là-bas un logement et du travail.

Quelques jours après, j'ai attrapé un impétigo. Déjà à Alep j'avais plein de boutons, et il m'en restait une cicatrice sur le nez. Mon frère aussi en était couvert, mais il avait fini par guérir à Alep.

Le 10 avril, des réfugiés, de retour à Adabazar, nous ont appris que mon père était décédé à l'hôpital de Zahlé. Depuis un peu plus d'un an qu'il avait été re-enrégimenté, nous étions sans aucune nouvelle de lui; nous n'avons jamais su ce qu'il était devenu, ni les circonstances de sa mort. Je pleurais tous les soirs.

Le 15 avril, ma mère, mon frère, ma soeur et la tante Iskouhie sont arrivés à Adabazar. Mes grands-parents et ma tante ont pleuré de joie. Mais nous étions tristes à la pensée de l'absence de mon père.

Nous sommes restés deux semaines chez ma tante, puis, peu à peu, ma mère a commencé à s'organiser. Nous sommes rentrés dans notre maison. Nous avons récupéré un des quatre colis que nous avions entreposés dans l'usine.

Le 5 mai, Onnig a commencé à retourner à l'école. Comme il n'y avait pas de classe correspondant à mon niveau, maman a accepté de m'envoyer à Constantinople à la rentrée. Continuer mes études était devenu mon idée fixe.

L'oncle Zaven ayant projeté d'aller à Constantinople le 1er juin, il fut décidé que j'irais avec lui. Je me suis levé tôt ce jour-là, ma mère m'a remis trois pièces d'or et du pain. A la gare, j'ai acheté un billet pour Sabandja.

A Arifié, un train de réfugiés en provenance d'Alep, partait pour Constantinople. Nous nous sommes joints à eux. Ce train s'arrêtait à toutes les gares. A Haydar-Pacha, j'ai vu la mer et les navires pour la première fois.

Nous sommes descendus et mon oncle Zaven est parti directement en ville. Quant à moi, j'ai suivi les réfugiés jusqu'aux tentes qui leur étaient réservées. Les orphelins ont été mis à part.

Le 2 juin, notre groupe de sept orphelins fut conduit à,l'église de Kadikeuy pour nous inscrire. Puis le responsable des réfugiés nous a conduits au port, nous sommes montés dans un bateau, puis nous sommes passés sur un grand pont, et nous sommes arrivés dans un bureau de bienfaisance où l'on nous a de nouveau inscrits.

De là, on nous a conduits à l'orphelinat principal Sourp Hagop, dont le président Haroutioun effendi Atanassian était un de nos concitoyens. On nous a donné à chacun deux couvertures.

Le lendemain après-midi, on nous a informés que nous allions être dirigés vers d'autres orphelinats. Monsieur Atanassian m'a remis un mot que je devais présenter au marguillier de l'église de Kadikeuy. J'y suis enfin arrivé, et on m'a conduit à l'orphelinat de Kadikeuy où se trouvaient déjà une centaine d'enfants. On nous a encore inscrits, puis le directeur nous a conduits chez le coiffeur et aux bains. On nous a donné des vêtements neufs. Nous avons dîné, la nouorriture était bonne.

J'ai appris que cet orphelinat avait été créé le 28 mars 1919 grâce aux efforts de Monsieur Nercès Ohanian, directeur du Comité de Bienfaisance.

Le président était le docteur Abkarian

Le premier secrétaire : Monsieur Terdjémanian

Deuxième secrétaire: Monsieur Malkhassian

Trésorier: Monsieur Godourian

Les membres du Comité étaient: Haroutioun Nakachdjian, Vahan Zeitountsian, Lévon Semerdjian, le docteur Aroyan, et messieurs Kavakdjian, Kalenderian et Chimchirian.

Ils avaient eu beaucoup de difficultés pour obtenir un bâtiment pour cet orphelinat. Finalement, on leur avait cédé la partie arrière du collège Aramian.

L'orphelinat était bien organisé: il y avait des dortoirs, des classes, et une cantine. La nourriture était propre et abondante. On nous a remis deux vêtements à chacun : un pour les jours fériés et l'autre pour les autres jours.

Nous étions quarante élèves à assister aux cours du collège Aramian. Les autres élèves, qui étaient turcophones, ont été confiés au professeur Lévon Chirian. Le surveillant général était Monsieur Krikor Koyounian.

C'était mieux que l'orphelinat d'Alep, j'avais un lit, j'étais reposé.

Le 4 juin, le directeur du collège m'a fait passer un examen et m'a admis en cinquième. Il y avait en tout sept classes, qui étaient mixtes. Les élèves de ma classe me paraissaient meilleurs que moi dans toutes les matières, surtout en français où j'avais du retard.

J'ai écrit à ma mère et ma lettre à été remise à un voyageur.

Le 5 juin, nous avons fait une grande promenade avec l'école, toute la journée.

Le 8 juin, nous sommes allés au théâtre. Je me suis fait photographier et j'ai envoyé la photo à ma mère.

Le20 juin, dans l'après-midi, ma mère est venue me voir à l'orphelinat avec ma petite soeur Siralouys. Elles devaient ensuite aller en ville voir le docteur Chalbazian, car toutes deux avaient mal aux yeux. Elles ne sont restées que cinq minutes car maman craignait de manquer le bateau.

Le 27 juin, nous avons passé les examens de fin d'année. Le lendemain, une photo de groupe fut prise, avec tous les élèves.

Le 4 juillet, ce fut la distribution des carnets de notes. J'avais 7,1 sur dix de moyenne, j'avais été faible en français et en histoire, mais bon dans les autres matières, malgré ma tardive entrée au collège.

Le 6 juillet, j'ai demandé au directeur l'autorisation d'aller à Constantinople voir ma mère qui était chez des amis. Mon instituteur m'a accompagné, puis m'a laissé auprès de ma mère. Mon frère Onnig était là aussi, il était venu d'Alep car il avait aussi mal aux yeux.

Mon instituteur est revenu me chercher le lendemain et nous sommes rentrés à l'orphelinat.

Le dimanche 13 juillet, le patriarche Zaven est venu prononcer le sermon à l'église de Kadikeuy. L'après-midi, il y eut la fête de fin d'année à l'orphelinat. De nombreuses personnalités étaient invitées. Nous avons chanté et récité des poèmes.

Mon instituteur demanda encore une fois l'autorisation de m'emmener à Constantinople pour voir ma famille. Nous sommes arrivés vers onze heures du soir. Les militaires français fêtaient l'anniversaire de la Révolution.

Le lendemain, une grande fête eut lieu. Mais j'avais entendu dire que des concitoyens étaient arrivés de Cham et installés sous des tentes à Haydar-Pacha. J'ai demandé à maman la permission d'y aller avec mon frère. Nous y sommes allés, et là j'ai retrouvé ma tante et mon cousin, nous avons pris tous ensemble le bateau et je les ai conduits auprès de maman, qui a été très heureuse de les revoir. Ils sont repartis le soir-même, et moi aussi avec mon instituteur.

Le 20 juillet, j'ai obtenu la permission de quitter l'orphelinat pour la durée des vacances. J'ai remis mes habits d'Alep et emporté ma caisse de livres.

J'ai d'abord été à Haydar-Pacha voir un copain, puis j'ai pris le bateau, j'ai été à Dolma Bahtché, puis à Taksim auprès de ma mère.

Le lendemain, j'ai été à Ortakeuy, puis à Bechigtash, où j'ai rendu visite au chef des chantres qui était de notre paroisse. J'y ai rencontré par hasard mon instituteur, qui m'a invité chez lui.

Maman allait tous les jours chez le docteur avec mon frère et ma soeur pour leur faire soigner les yeux. Elle m'a demandé d'essayer de faire entrer mon frère à l'orphelinat d'Ortakeuy.

Le 23 juillet, j'ai été voir le professeur Lévon Chirian que j'admirais beaucoup pour sa culture et sa grande bonté. Il m'a promis de s'occuper de mon frère. Il est allé voir des fonctionnaires et le lendemain mon frère a été admis à l'orphelinat d'Ortakeuy.

Maman se préparait à retourner à Adabazar. J'ai donc cherché une place, et j'en ai trouvé une, en tant que commis chez un épicier.

Le dimanche 29 juillet, j'ai été voir mon frère à l'orphelinat. Je l'ai trouvé très bien.

Le 4 août, maman m'a envoyé cinq pièces d'or.

Le 10 août, je suis retourné voir mon frère.

Le 19 août, j'ai trouvé une place de domestique chez un médecin, mais je n'y suis pas resté, et je suis retourné à Ortakeuy chez l'épicier qui avait besoin de moi. Je couchais au-dessus du magasin. J'avais toujours ma caisse de livres avec moi.

Le 7 septembre, j'ai été à Haydar-Pacha voir mes amis de l'orphelinat d'Alep.

Le dimanche 14 septembre, j'ai été demander à la direction de l'orphelinat d'Ortakeuy la permission de promener mon frère. Nous avons passé la journée ensemble, nous nous sommes fait phtographier, et le soir, j'ai fait monter mon frère dans l'autobus et il est rentré à l'orphelinat.

A l'approche de la rentrée des classes, je n'avais qu'un désir: continuer mes études. Quitte à manger du pain sec. Il y avait l'Ecole Centrale arménienne à Galata. Je fis une demande pour y entrer. L'épicier acceptait de me loger.

Je trouvai un bienfaiteur en la personne de Monsieur Tokatlian qui possédait quatre restaurants. Il m'offrit de me nourrir dans l'établissement le plus proche de l'école.

Le 26 septembre, j'ai été convoqué à l'Ecole centrale. J'ai passé l'examen d'entrée avec succès. On m'a mis en troisième année, mais je méritais à peine la deuxième année, je me sentais faible en de nombreuses matières, comme le français, la physique, la chimie, l'histoire, la géométrie. Ce serait difficile, mais j'avais de la volonté.

Le 14 octobre, j'ai obtenu la permission de coucher à l'école. Maman m'a envoyé un matelas d'Adabazar, je l'ai fait transporter à l'école.

J'allais tous les dimanches à l'orphelinat d'Ortakeuy voir mon frère. Le sixième dimanche, il n'y était pas. Il avait été transféré à l'hôpital de Yédikoulé car il avait un abcès à la gorge, il devait être opéré. J'ai été le voir et je suis resté jusqu'au soir à côté de lui.

Le 8 novembre, je suis retourné voir mon frère. Il n'avait toujours pas été opéré.

L'école a fermé pendant plusieurs jours pour cause d'épidémie de typhus.

Le 15 novembre, je suis retourné voir mon frère, il parlait de repartir à l'orphelinat. Effectivement, le 19 novembre, il n'était plus à l'hôpital. J'ai pris le bus et l'ai retrouvé à Ortakeuy. Je suis retourné le voir le 23 car l'école était de nouveau fermée pour cause d'épidémie.

Le 28 novembre, j'ai reçu d'Adabazar un vêtement que maman avait fait faire pour moi.

J'ai continué à aller voir mon frère tous les dimanches.

Le 14 décembre, j'ai appris que maman arrivait d'Adabazar. J'ai aussitôt pris le bateau pour aller l'accueillir à Haydar Pacha, mais elle était déjà à Kadikeuy à attendre le bateau pour Stamboul. Nous y sommes montés ensemble et elle m'a appris que ma grand'mère était décédée.

Ma mère devait se rendre à Pangalti pour une affaire personnelle. Je suis retourné à l'école. Le 17 décembre, elle m'apprit que son affaire avait échoué. L'après-midi, nous sommes allés ensemble voir mon frère à l'orphelinat. Il était alité, toujours malade. Le lendemain, ma mère est retournée à Adabazar.

Le 21 décembre, j'ai été revoir mon frère, et j'ai été heureux d'apprendre qu'il était guéri. J'ai continué à aller le voir tous les dimanches.

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