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1918

En janvier 1918, nous allions tous bien, mais nous avons beaucoup souffert de la faim.

En février, un orphelinat fut ouvert à Hama, maman y trouva du travail et y fit entrer mon frère. Nous étions donc deux à ne plus être à sa charge, c'est-à-dire qu'elle n'avait plus à nous nourrir, mais elle se faisait du souci pour nous habiller. Elle ne lavait notre linge qu'une fois par mois, elle n'avait pas de quoi acheter du savon.

Enfin, mon père a trouvé une place à la gare de marchandises. Il devait remplir des sacs de blé que d'autres transportaient. Mais cette fois encore il est parti au bout de huit jours car il était épuisé.

Le 1er mars 1918, la permission de six mois prit fin, et la police se remit à la recherche des soldats. A ce moment-là, nous étions dans une grande misère, maman et Onnig ramassaient des épluchures d'oranges dans les poubelles pour les manger. Mon père dut repartir à l'armée car à la maison il n'y avait même pas un morceau de pain, tandis que les soldats recevaient un pain par jour. Maman disait: "si seulement les femmes pouvaient être soldats, j'irais aussi !" A quel degré de misère étions-nous tombés !

Finalement, les policiers sont venus chercher mon père. Je l'ai appris au fournil le soir-même. Le lendemain matin, j'ai été avec maman lui porter un manteau. Il était de nouveau enfermé à la mosquée avec les autres. Il y avait là environ trois cents Arméniens originaires de différentes villes d'Anatolie.

Cinq jours après, j'ai appris qu'ils étaient partis par le train. Après le départ de mon père, maman s'est trouvée dans une détresse encore plus grande.

Elle aurait bien voulu servir comme domestique chez des Arabes, mais qui aurait gardé Siralouys ? Elle ne recevait plus d'argent d'Azizié. Elle reçut encore un colis et vendit le tout.

Quant à moi, au four, je ne recevais plus qu'un petit pain d'orge par jour, pour le reste je devais me contenter de ce que me donnaient les clients. Or, la vie était devenue si chère qu'on ne me donnait plus qu'un demi-pain ou un petit gâteau tous les deux ou trois jours, quand je livrais les plateaux. Les gens, que ce soit des Arabes ou des Arméniens, ne mangeaient plus que des pains d'orge. Ils apportaient la pâte eux-mêmes.

Comme j'avais très faim, je m'arrangeais pour prélever de temps en temps une noix de pâte dans le pétrin, je la cachais, je volais aussi un peu de son et je me faisais cuire en cachette un petit pain noir, dès que l'occasion s'en présentait.

La famine était devenue générale, tant chez les Arabes que parmi les réfugiés. Il y avait des bandes de gosses qui attendaient devant la boutique et dès que quelqu'un entrait ou sortait, ils se précipitaient pour voler la pâte ou le pain qu'ils se fourraient aussitôt dans la bouche, quitte à être battus. Si quelqu'un allait acheter du yaourt, les gosses le bousculaient et renversaient le yaourt et se mettaient à le lapper par terre. Même les gendarmes n'arrivaient pas à empêcher de tels incidents.

Maman décida d'aller à Alep car nous avions appris qu'il y avait du travail là-bas, que les réfugiés filaient la laine et recevaient deux pains par jour, et qu'il y avait des orphelinats pour les enfants. A Hama, il y avait tous les jours deux à trois cents réfugiés qui mouraient.

En avril 1918, j'ai appris qu'un dénommé Addo Agha cherchait un jeune domestique. C'était un homme très riche, il possédait sept villages. J'ai couru aussitôt à son domicile, je me suis présenté et lui ai dit que s'il me donnait à manger à ma faim, je travaillerais pour lui à sa plus grande satisfaction. Il m'a engagé et j'ai fait prévenir ma mère que je quittais le four. Le soir-même je couchais chez l'Agha. Il m'appelait Yassaf.

C'était la période des moissons et l'Agha avait embauché une soixantaine d'Arabes pour moissonner le blé dans ses champs. Nous devions tous nous mettre en route le lendemain.

Dès le point du jour, on m'appela. Les Arabes finissaient de se préparer. L'Agha était déjà sur son cheval, armé et vêtu de soie. Quant à nous, nous devions le suivre à pied, et même en courant.

Nous avons ainsi suivi le cheval peendant huit heures, et nous sommes arrivés enfin au village. C'était un endroit désert qui s'appelait Til-Déheb.

L'Agha descendit de cheval et entra dans une maison souterraine en pierre. Nous nous sommes assis dans la cour. Nous étions très fatigués et nous avions aussi très soif. Nous nous sommes remis en route pour le puits qui se trouvait à un quart d'heure de marche. Il y avait là un Arabe monté sur un cheval autour duquel était enroulée une corde, à l'autre bout, était accrochée une outre en peau de chameau qui servait à remonter l'eau. Le puits était très profond. J'ai été très intéressé par la manoeuvre. Nous avons étanché notre soif, puis nous sommes retournés dans la cour.

L'Agha m'a appelé et m'a expliqué que ma tâche consistait à tout surveiller. Et d'abord les deux femmes chargées de faire le pain. Il n'y avait même pas de four, seulement un petit brasero. Je devais veiller à ce que ces femmes ne volent ni pâte ni pain, car elles avaient cent "batma" de pâte à étaler et à faire cuire chaque jour, pour les moissonneurs. Une troisième femme était chargée de faire la cuisine.

J'ai été ravi de me voir confier une tâche aussi facile, j'appréhendais le joug d'un travail pénible. Je me suis misà surveiller attentivement ces femmes. Quand les pains ont été cuits, comme je mourais de faim, j'en ai mangé huit (de 60 drachmes chacun) puis j'ai compté les pains et les ai portés à l'Agha. L'Agha a ordonné à ses paysans d'apporter des bassines de lait caillé, il m'a fait distribuer trois pains à chaque moissonneur et tous ont mangé leurs pains avec le lait caillé. Quant à nous, le soir, la cuisinière nous a préparé du pilaf de boulghour et du lebniyé.

Les moissonneurs sont allés se coucher sur le sol d'un local souterrain. Moi, j'ai reçu l'ordre d'aller me coucher dans un hangar où la farine était entreposée en grande quantité. Il y avait aussi des caisses de beurre et plein d'autres denrées. Il fallait un gardien pour tout ça.

A partir de ce soir-là, j'ai couché là, avec un tapis dessous et un tapis dessus. Cette nuit-là, je n'ai pas pu résister à la tentation, j'ai soulevé doucement le couvercle d'une des caisses, j'ai pris un peu de beurre, je l'ai étalé sur du pain et je l'ai mangé. Tant de nourriture autour de moi ! Même du miel ! Je n'en revenais pas !

Le lendemain matin, je me suis levé de bonne heure. L'Agha a conduit les moissonneurs dans ses champs. Puis on leur cuisait leur pain et on le leur apportait. A midi aussi. Le soir, on leur faisait de la soupe dans un énorme chaudron et ils mangeaient ça avec leurs deux pains. La matin et à midi, on leur apportait aussi du lait caillé.

Moi, j'étais nourri comme l'Agha. Le pain des moissonneurs contenait de la farine d'orge, mais pour l'Agha on cuisait un pain spécial de pure farine de blé. A chaque fois que l'Agha se mettait à table, il m'appelait et je mangeais avec lui. Nous mangions de tout. Même chez moi, au pays, je ne mangeais pas si bien. Peu à peu, mon gros appétit a diminué. Au début, j'étais insatiable, mais par la suite, je me contentais d'un morceau de pain, comme à la maison.

L'Agha avait de nombreux ânes et mulets, et je devais les emmener boire tous les jours. En chemin, je songeais à maman et à ma petite soeur qui n'avaient rien à manger, à mon frère qui était à l'orphelinat, à mon père qui était soldat...

Un jour que j'avais été chercher un balai et que je balayais le hangar, l'Agha m'a vu et m'a grondé. Il m'a dit: "ce n'est pas là ton travail. Tu dois seulement, au moment où on prépare la pâte, peser la farine et faire bien attention à tout, que rien ne soit volé. Et quand les pains sont cuits, tu dois les compter. A midi, tu dois compter 180 pains pour les ouvriers et les faire porter. Le matin aussi." J'étais responsable du stock.

La maison de l'Agha se trouvait à Hama. Sa famille y habitait. Très souvent, il recevait des pâtisseries par l'intermédiaire des caravaniers. Il partageait toujours avec moi. C'est ainsi que j'ai appris à connaître les différentes pâtisseries des Arabes qui étaient inconnues chez nous.

L'Agha me parlait en turc, mais je commençais aussi à comprendre et parler l'arabe.

Un jour que je m'ennuyais trop de maman, j'ai demandé à l'Agha de bien vouloir m'accorder un jour pour aller à Hama. Il promit de m'y envoyer bientôt.

Le 8 mai 1918, l'Agha me fit lever de bonne heure car les caravaniers étaient là et s'apprêtaient à partir à Hama. Il leur demanda de m'emmener avec eux. On me fit asseoir sur un chameau et la caravane se mit en route. L'Agha m'a donné 5 piastres pour m'acheter à manger.

La caravane a cheminé à travers champs pendant sept heures. Nous n'étions plus très loin de Hama, lorsque les chameaux se sont mis à courir. Je suis tombé et n'ai pu me relever qu'au bout de dix minutes environ. Je m'étais foulé le poignet, j'avais mal, la caravane était déjà loin, je suis reparti à pied en pleurant. Une heure plus tard, je suis arrivé à Hama.

Je me suis rendu aussitôt dans notre petite chambre pour voir maman. Mais hélas elle n'était plus là, il y avait d'autres réfugiés dans notre chambre. J'ai demandé où était maman, ils m'ont dit: "elle est partie il y a quinze jours à Alep". J'ai été extrêmement déçu en entendant cela.

J'ai été à la pharmacie de Socrate Effendi et il m'a dit qu'en effet maman était partie il y a deux semaines; elle avait reçu de l'argent d'Azizié et avait loué un mulet.

Je lui ai montré mon poignet enflé, il m'a mis un onguent et l'a bandé, mais j'avais tellement mal que je ne pouvais même pas soulever la main.

Enfin, j'ai décidé de retourner au village. Avec mes 5 piastres j'ai acheté un concombre et du pain, puis je me suis mis en quête de voyageurs allant vers Til-Deheb. L'après-midi, j'ai rencontré des Arabes qui y allaient et je me suis mis en route avec eux, à pied.

Le soir, nous nous sommes arrêtés dans un village, moi je n'avais pas de matelas, je me suis couché par terre.

Nous sommes repartis jeudi matin de bonne heure, et nous sommes arrivés à midi au village.

L'Agha m'a demandé :" où est ta mère ?" J'ai dit que je ne l'avais pas vue, qu'elle était partie à Alep. Il m'a dit :"Ne t'en fais pas, tu seras mon fils ".

A partir de ce jour, il commença mon instruction religieuse. Il me lisait le Coran et me racontait la vie de Mahomet. A chaque fois qu'il faisait la prière, il m'appelait et je priais avec lui. Il m'a appris toutes les prières.

Je continuais à mener boire les bêtes. Un matin, j'avais vingt ânes, trois mulets et un cheval à abreuver. A mon retour, l'Agha les a comptés, et voilà qu'il manquait un âne. Il s'est mis à me gronder et à me frapper avec sa canne. J'ai cherché cet âne pendant deux heures. Finalement je l'ai troouvé dans une cave et tout s'est arrangé. L'Agha était coléreux mais il était bon.

C'était aussi un homme très instruit. Il était allé à Paris, il connaissait le français. Il me dit: "quand les moissons seront finies, je vais t'emmener à Hama et t'acheter un "elbise", un vêtement de soie.

Le jeudi 11 mai 1918, au soir, les moissonneurs étaient rentrés, ils avaient dîné et étaient couchés. Moi aussi je suis allé me coucher dans le hangar. L'Agha couchait dans une chambre à côté. Ce soir-là, il avait fait venir le Cheik et je les entendais discuter à voix basse. J'ai tendu l'oreille et j'ai entendu l'Agha qui disait: "Va dans la chambre de Yassaf, il faut le circoncire cette nuit".

Dès que j'ai entendu ce mot "sünnet" je me suis mis à pleurer tout en me demandant comment échapper à cette catastrophe. J'ai décidé de m'enfuir.

Je me suis rappelé soudain les déserteurs qui couchaient sur les aires à battre le blé. Ce soir-là, un Kurde était arrivé. J'ai décidé d'aller le rejoindre. J'ai ouvert tout doucement ma porte, puis celle de la cour et je me suis mis à sa recherche. Finalement je l'ai aperçu dans l'une des aires, je me suis approché, il s'est réveillé. Je lui ai demandé d'où il venait. Il a dit: "je me suis sauvé de Jérusalem". - De quel endroit es-tu ? -" Je suis de Kiliss." -Où vas-tu ? - "A Alep".

Je lui ai dit que ma mère était à Alep et que je désirais y aller avec lui. J'ai dit aussi que j'étais Arménien, mais je n'ai pas dit pourquoi j'étais si pressé de partir. Il m'a dit que nous allions peut-être souffrir de la faim en route car les Arabes ne nous donnaient pas toujours à manger. J'ai dit: "moi je chante, je chante bien, je chanterai et je gagnerai notre pain. Allons, partons vite d'ici, car si l'Agha se réveille, il va me faire rechercher". Alors, il s'est levé et nous nous sommes remis en route au clair de lune. Nous avons marché un peu plus d'une demi-heure et nous sommes arrivés au village. Nous nous sommes couchés dans un champ.

Vendredi 12 mai: Mon compagnon m'a dit d'aller mendier, chacun de son côté, j'ai dit "d'accord", mais dans la première cour où je suis entré, un énorme chien s'est précipité sur moi,j'ai eu peur, j'ai crié, une femme est sortie et a calmé le chien, puis elle m'a donné un morceau de pain et m'a fait sortir. Ensuite, je n'avais plus envie d'aller mendier. J'ai repéré un tas d'ordures et j'ai ramassé des épluchures de concombres pour mon compagnon. J'ai été les lui donner, il m'a remercié. Et je lui ai dit: "partons vite d'ici". Puis, je lui ai recommandé, au cas où nous rencontrerions des Bédouins, de ne surtout pas dire que j'étais Arménien. "Tu leur diras que je suis Turc, que j'étais musicien à Cham et que je me suis sauvé pour ne pas aller à la guerre".

Effectivement, dans tous les villages que nous avons traversés, les gens me demandaient si j'étais arménien, et mon compagnon disait: "non, non, il est turc; c'est un fuyard", et les villageois nous donnaient du pain.

Nous avons ainsi marché toute la journée, et le soir nous nous sommes arrêté dans un champ. Là, j'ai aperçu une jeune femme qui m'a paru être une compatriote. Je lui ai demandé tout bas si elle était arménienne, elle m'a répondu "oui" en arabe. Elle m'a appris que beaucoup d'Arabes avaient recueilli des jeunes filles arméniennes dans cette région. Je lui ai demandé d'aller nous chercher du pain, elle nous en a rapporté, nous l'avons mangé et nous nous sommes couchés.

Samedi 13 mai 1918. nous nous sommes remis en route et nous avons marché jusque midi. Toute la matinée, nous avons rencontré des déserteurs turcs et kurdes. Quatre d'entre eux se sont joints à nous. Nous avons aussi rencontré beaucoup de Bédouins. Deux d'entre eux nous ont fait passer un mauvais quart d'heure, ils nous soupçonnaient d'être arméniens, mes compagnons jurèrent que nous étions tous turcs, mais les Bédouins avaient des doutes, ils nous ont fait déshabiller sous la menace de leurs poignards, et ils ont bien vu que mes compagnons étaient circoncis, mais pas moi. Ils m'ont alors menacé de me circoncire, mais j'ai crié que j'allais à Alep dans ce but, que je m'étais préparé et que j'avais déjà appris toutes les prières. Enfin les Bédouins m'ont relâché et nous avons pu continuer notre route tous les six.

Plus tard, nous avons cueilli de l'orge, nous avons écrasé les grains avec des pierres et nous en avons rempli nos poches. Le soir, nous avons allumé un feu d'épines et nous avons fait griller l'orge sur une plaque de fer blanc que nous avons trouvée. Nous avons dormi à la sortie du village.

Le 14 mai 1918, nous sommes tombés sur des brigands qui nous ont pris nos habits, pourtant en triste état. Deux de mes compagnons se sont retrouvés tout nus.

Tout le long de la route, nous avons mendié. Des paysans nous ont donné un pain que nous avons partagé. Puis, trois d'entre nous ont bifurqué vers un autre village. Je suis resté seul avec un gars de Marache. L'autre, qui se nommait Mustapha et était originaire d'Aïntab, était resté en arrière.

L'après-midi, nous avons encore été victimes de deux Bédouins. Je voulais me sauver, mais mon copain m'a dit: "reste, ne cours pas, n'aie pas peur !" Ceux-là voulaient du tabac, ils nous ont frappés, mais voyant que nous n'avions rien, ils nous ont laissés.

Ensuite, nous avons rencontré un berger arabe qui nous a fouillés et, ne trouvant rien, a coupé nos boutons.

Le soir, nous nous sommes arrêtés dans un village et nous avons attendu Mustapha, mais il n'est pas venu; nous nous sommes demandés s'il n'avait pas été tué.

Le lendemain, nous avons marché toute la matinée; nous nous sommes arrêtés dans un village et nous avons mendié. Puis, nous avons retrouvé nos trois autres compagnons.

Il s'est mis à pleuvoir. Le sol rouge est devenu glissant. Le soir, nous nous sommes mis à l'abri à l'entrée d'un village. Une bande de gamins ont commencé à nous lancer des pierres. Mes camarades m'ont demandé d'aller voir le chef du village, car j'étais le seul à parler arabe. Les gosses nous poursuivaient. J'ai couru vers les femmes arabes et demandé à voir le chef du village. Je l'ai trouvé, il m'a raccompagné, il a grondé les garnements et les a renvoyés chez eux.

Nous sommes partis vers un autre village.

Le lendemain, il faisait chaud. Nous avons marché toute la journée, escaladé des collines, tenaillés par la soif. Enfin, nous avons aperçu un groupe de nomades autour d'un puits. Nous nous sommes approchés craintivement, mais ils n'étaient pas méchants. Ils nous ont seulement demandé si nous avions du tabac. Ils ne nous ont même pas fouillés. Ils nous ont permis de boire. Puis nous nous sommes remis en route à travers le désert.

Nous nous sommes arrêtés dans un village dont les maisons basses étaient alignées comme des ruches. Un vieillard m'a versé une cuillerée de riz cuit dans les mains. Des gens nous ont chassés. Une paysanne nous a fait entrer dans sa hutte et nous a désigné une marmite pleine de semoule d'orge et de blé. Nous avons mangé comme des goinfres, puis nous sommes repartis. J'avais hâte de revoir ma mère. Nos trois compagnons nous ont de nouveau quittés.

Enfin, après tant d'heures de marche, j'ai distingué au loin, enfouie dans les nuages, la ville d'Alep. J'ai sauté de joie. J'ai demandé à des villageois combien de temps il fallait pour arriver à Alep. Ils ont dit que nous y serions à midi.

Nous avons marché sans arrêt. Nous avons escaladé sept collines. Nous sommes arrivés dans les champs d'Alep. Nous nous sommes précipités dans le premier verger que nous avons vu. Le jardinier nous a aperçus. Nous sommes passés dans le jardin d'à côté et nous nous sommes bien régalés.

Puis mon compagnon m'a quitté. Il ne pouvait pas entrer dans la ville car il était déserteur. J'ai continué seul mon chemin jusqu'à la ville.

L'après-midi, j'ai atteint les premières maisons. Ma joie était immense. Je n'aurais pas cru que j'y arriverais vivant. J'ai parcouru les rues pavées, je ne savais pas par où passer. Je voulais d'abord retrouver ma mère. Je suis passé devant un marché. J'ai entendu deux hommes parler arménien. Je leur ai demandé où se trouvait l'église arménienne. Ils m'ont montré le chemin. J'avais entendu dire que l'abbé Bourmayan, d'Adabazar, officiait à Alep. J'ai fini par le trouver. je lui ai demandé s'il savait où était maman. Il m'a dit qu'elle travaillait à la filature, il m'y a conduit.

Dès que j'ai aperçu maman, une vague de bonheur m'a submergé. Elle aussi a pleuré de joie. Je lui ai raconté mon voyage qui m'avait tant désespéré. J'ai demandé où étaient mon frère et ma petite soeur, elle a dit qu'ils étaient à l'orphelinat.

Elle m'a raconté aussi son arrivée à Alep, et toutes les souffrnces qu'elle avait endurées. C'était grâce à la belle-fille de mon grand-père, tante Dikranouhie, que maman avait pu entrer dans cet atelier. On l'avait mariée toute jeune à un sergent en fonction à la filature, et c'est lui qui avait fait embaucher maman, dans l'équipe de peignage de la laine. Il y avait beaucoup d'autres ateliers affectés aux différentes opérations de la filature.

Maman a emprunté un pain à l'une de ses voisines et me l'a donné. Nous avons bavardé jusqu'à l'heure de la sortie. Puis elle m'a emmené au dortoir de la filature où se trouvait tante Dikranouhie. Il y avait aussi là d'autres femmes et jeunes filles d'Adabazar. Maman m'a présenté. Puis l'idée lui est venue de me faire inscrire comme manoeuvre. Elle en a parlé à tante Dikranouhie qui m'a conduit auprès des responsables arméniens de l'atelier, et j'ai été accepté.

C'était le soir. Chacun a reçu un pain, puis nous nous sommes couchés, moi à côté de maman, sur un vieux matelas qu'on lui avait donné.

Maman était dans une triste situation, elle n'avait pas d'argent, elle recevait pour son travail deux pains par jour. Tout le monde était couvert de poux, moi, aussi. Impossible de s'en débarrasser.

Le jeudi 18 mai 1918, j'ai commencé à travailler à l'atelier. Je devais transporter des ballots de laine d'un endroit à un autre. C'était lourd et pénible, mais j'allais recevoir deux pains par jour.

le soir, j'ai demandé à maman si on ne pouvait pas aller voir mon frère et ma petite soeur à l'orphelinat, car ils me manquaient beaucoup. Nous avons beaucoup marché et nous sommes arrivés à l'orphelinat. Nous avons trouvé Onnig et Siralouys. Quel bonheur de nous revoir ! Mais il commençait à faire nuit et il a fallu repartir.

Ce travail de portefaix ne me plaisait pas du tout, j'ai décidé de me trouver une meilleure place. J'avais aussi envie de changer d'habits, les miens étaient en haillons. Mais je n'ai pas trouvé de travail, alors j'ai pensé que si je pouvais entrer à l'orphelinat, on me donnerait des habits propres et maman ne se ferait plus de soucis pour moi. Il n'y avait pas grand'chose à manger à l'orphelinat, mais cela m'était égal.

J'ai travaillé un mois à l'atelier. Puis maman a rencontré un prêtre de Hama qu'elle connaissait, elle lui a demandé de me faire entrer à l'orphelinat. Il m'a conduit chez le directeur, et ils se sont entretenus à mon sujet. Le directeur aussi était un abbé et les enfants l'appelaient "mon Père". Il était originaire de Marache.

J'ai été accepté. J'ai enlevé mes oripeaux et on m'a donné une tunique propre. J'était content. Mais déçu qu'Onnig et Siralouys ne soient pas dans le même bâtiment que le mien.

J'ai été tranquille pendant trois jours. Cependant, j'avais faim. L'idée m'est venue de demander à travailler au four. J'ai été voir le Père, et je lui ai dit que j'avais déjà travaillé à Hama dans une boulangerie. Le Père a été d'accord et j'ai été travailler au four.

Les premiers jours, on m'a fait abaisser la pâte. Puis j'ai été chargé de la peser. On travaillait une partie de la nuit. Je passais mon temps à peser la pâte. Je m'y suis habitué. Je mangeais à ma faim, mais je ne dormais pas assez. Au bout de quinze jours, j'étais épuisé.

Le 5 juin 1918, je me suis sauvé de l'orphelinat. En ville, j'ai rencontré des compatriotes qui m'ont appris la mort de mon oncle. Il était mort de faim et de misère. Après avoir vendu toutes leurs affaires, mon oncle, ma tante et ma cousine Astrig, complètement démunis, n'avaient pas eu d'autre choix que d'aller mendier. Mon oncle mendiait dans les mosquées, puis de tente en tente ! Il est décédé le premier, puis ma tante, enfin la pauvre Astrig, qui avait perdu ses cheveux... Ces nouvelles m'ont profondément bouleversé.

J'avais reçu le matin même une lettre de maman m'informant qu'elle avait quitté la filature. Un compatriote de Djaboul, ayant perdu sa femme, avait demandé à un caravanier de lui chercher une servante à Alep. Celui-ci s'était adressé au personnel de l'atelier et maman, qui recherchait un tel emploi, avait été engagée. Elle m'avait écrit de Djaboul à l'orphelinat. J'ai été surpris de recevoir sa lettre et d'apprendre qu'elle était partie. Elle m'écrivait qu'elle mangeait de la viande ! J'ai été soulagé de la savoir délivrée de la faim.

Quant à moi, ce jour-là, j'ai flâné dans les marchés, regrettant déjà ma brusque décision. Au bazar appelé "Stambol Tcharsisi" j'ai aperçu un garçon dont la figure ne m'était pas inconnue. Tout à coup, je me suis rappelé : il faisait partie de notre fanfare à Adabazar, il était dans mon école, il s'appelait Garabed Mouradian. Je n'en revenais pas de l'avoir rencontré, j'étais content ! Il était devenu porteur d'eau.

Je lui ai demandé pour qui il travaillait. Il a dit que son patron était un riche Arabe. Je lui ai expliqué ma situation et demandé s'il ne pouvait pas me faire embaucher chez cet Arabe. Il m'a conduit chez son patron qui était seul dans son pied-à-terre. Il a dit que j'étais un parent et que je cherchais du travail. Avant même que j'aie ouvert la bouche, le patron m'a dit qu'il possédait, à deux heures et demi d'Alep, un village entouré de potagers, et m'a proposé d'effectuer le transport des légumes.

Ce patron était un Cheik nommé Abdul Kader Tchélébi. Son village, nommé Ménian, comptait à peine une vingtaine de maisons. J'ai accepté cette offre avec une très grande joie.

Le lendemain matin, le patron m'a envoyé au village avec les ânes. J'étais accompagné d'une femme arabe. Nous sommes arrivés vers midi. Les ouvriers agricoles ont apporté des courges, des pastèques, des melons, des concombres et autres légumes et fruits, et les ont chargés sur les bêtes.

Nous sommes rentrés à Alep, avec cette femme. Au bout de quelques jours, je partais seul. Il m'arrivait de faire deux fois le voyage dans la journée. A l'aller, je montais sur un âne, mais au retour, avec le chargement, je faisais le chemin à pied.

Parfois je couchais au village, car la récolte n'était pas terminée. Le soir, je couchais dans les champs, c'était cela qui m'ennuyait le plus, de n'avoir pas un endroit fixe où coucher. Mais en revanche, je me nourrissais bien.

Mon ami Garabed travaillait chez l'Agha à Alep. Entre autres tâches, il était chargé de préparer et servir le café aux nombreux visiteurs ou clients. Il remplissait aussi les narguilés. Nous étions contents d'avoir cette place.

Je n'oubliais pas Onnig et Siralouys. En revenant du village vers Alep, j'arrêtais mes bêtes devant leur orphelinat et je donnais à manger à mon frère et à ma petite soeur. Si j'étais accompagné, je gardais du pain et des concombres dans mes poches et j'allais les leur donner plus tard. L'orphelinat n'était pas très loin de chez l'Agha,mon patron.

Un jour, j'ai appris que maman ne supportait pas d'être séparée de Siralouys, qui avait maintenant trois ans. On l'avait informée que la petite pleurait sans arrêt et demandait sa maman. Elle avait donc quitté son emploi de Djaboul et était revenue à Alep. Elle avait trouvé mon frère en larmes aussi, bien qu'il eût déjà dix ans.

Elle est venue me voir chez l'Agha et m'a demandé s'il n'y avait pas moyen d'y travailler aussi. J'ai été immédiatement voir mon patron, et il a accepté de l'engager. Nous étions heureux d'être de nouveau ensemble.

Mon patron a décidé d'envoyer ma mère travailler au village. Elle est montée sur un mulet, et je l'ai accompagnée. Sa tâche principale consistait à charrier de l'eau. Elle non plus n'avait pas de lieu où coucher. Elle couchait dans les champs. Nous nous arrangions pour manger ensemble et dès que j'avais un moment de libre, j'allais auprès d'elle.

Je portais toujours à manger à mon frère et à ma petite soeur. Nous sommes restés dans ce village jusque fin août. Maman n'était pas habituée à faire de tels travaux. Un jour, elle ne pouvait plus remuer ni bras ni jambes. Elle est restée couchée plusieurs jours, et quand elle a pu se relever, elle a décidé de quitter cette place.

Début septembre, elle a réussi, non sans peine, à se faire embaucher à l'orphelinat. Elle était avec Onnig et Siralouys et couchait la nuit auprès d'eux. Moi aussi, j'avais envie de partir.

Nous n'avions aucune nouvelle de mon père. Maman avait entendu dire qu'il travaillait comme portefaix, mais nous ne savions pas où il était.

Début octobre, nous avons appris que les Anglais étaient entrés à Cham, puis à Hama. Les Turcs commençait à partir d'Alep. Ils se dirigeaient vers Adana. Tous les fonctionnaires quittaient la ville. Les édifices administratifs se vidaient. Il ne restait plus que les prisonniers et les soldats. Les Allemands aussi se sauvaient.

La plupart des soldats turcs étaient cachés dans les collines entourant Alep, avec des canons et des armes. Tout le long du chemin vers le village de Ménion s'alignaient des tentes de soldats turcs, avec les canons devant. Je continuais toutefois mes trajets au village.

Les Anglais, avec des aéroplanes, venaient souvent bombarder les champs. J'avais peur; ça mitraillait de toutes parts. Mes bêtes étaient terrifiées, à chaque explosion, elles se mettaient à courir.

Le fils cadet de l'Agha, Lebib effendi, possédait une maison au sommet d'une colline. Les soldats turcs la firent évacuer et la transformèrent en caserne.

Un jour, les avions anglais ont bombardé la gare de Cham. Or, la circulation était déjà arrêtée, toutes les locomotives avaient été expédiées à Adana, il n'y avait même plus de wagons. J'ai appris que deux cents soldats turcs avaient été tués.

Le 11 octobre 1918, alors que je rentrais du village avec mon chargement de légumes, j'ai entendu de terribles explosions. Des flammes et des nuages de fumée s'élevaient au-dessus d'Alep. Je me suis demandé avec effroi si toute la ville brûlait. J'entendais un crépitement ininterrompu de détonations. j'ai avancé un peu et j'ai demandé à des Arabes ce qui se passait. Ils m'ont dit que les Turcs n'ayant pas voulu laisser aux Anglais une caserne pleine d'armes avaient mis le feu à l'arsenal, mais qu'eux, les Arabes, allaient l'éteindre.

Je les ai accompagnés jusqu'à l'arsenal. Beaucoup d'autres Arabes sont venus éteindre le feu. Puis ils ont comencé à rafler les armes. Moi aussi j'ai pris un fusil, mais les Arabes me l'ont arraché des mains. Tout le monde s'est mis à transporter des caisses de cartouches. Les femmes en remplissaient leurs tabliers. Moi aussi j'en ai rapporté un bon paquet à mon patron. Ce soir-là, j'ai couché dans sa maison.

J'ai appris que le Chérif des Arabes s'était allié aux Anglais depuis déjà un an, et qu'à l'entrée des Anglais à Alep, le Chérif viendrait aussi avec ses soldats. J'ai compris pourquoi les Arabes avaient l'air si heureux. Ils étaient ennemis des Turcs.

Le surlendemain, vendredi matin, les Arabes étaient encore plus contents car le bruit courut que les Anglais n'étaient plus qu'à quatre ou cinq heures d'Alep. Les avions venaient bombarder la ville. Cependant, j'ai dû quand même aller au village. Au retour, j'ai rencontré un soldat arménien qui m'a dit: "quand les Anglais arriveront, il ne faut pas rester ici, il faut nous sauver".

Les soldats turcs me demandaient: "es-tu arménien ?" Je répondais :" Non,non, je suis turc ". Il n'était pas question de dire : je suis arménien, ou je suis arabe, il me serait arrivé un malheur.

Arrivé en ville, j'entends des coups de feu de tous côtés. C'étaient les Arabes qui manifestaient leur joie en tirant en l'air. Ils parlaient de massacrer tous les Turcs d'Alep. Mais tous les Arabes n'étaient pas joyeux. Mon patron était triste car les affaires ne marchaient pas.

Ce soir-là, j'ai couché dans les champs. Mon compatriote était resté avec moi. Mais nous n'avons pas pu dormir. Des bandes de sauvages semaient partout la terreur. Ils étaient à cheval et brandissaient leurs sabres en chantant des chants arabes. On entendait des fusillades.

Le lendemain, les soldats du Chérif sont arrivés. Le bruit a couru qu'ils coupaient la tête de tous les Turcs, de tous ceux qui portaient un fez ou un vêtement turc. Toutes les boutiques étaient fermées. J'ai été faire un tour au marché. Tout était désert. J'ai été à l'hôtel de ville, j'ai vu qu'on libérait les prisonniers. Sur la place, gisaient une vingtaine de cadavres de soldats turcs décapités. Dans les rues aussi, j'en ai vu beaucoup. Je me suis dépêché de rentrer chez mon patron.

Nous avons appris que les troupes du Chérif avaient occupé les casernes et les hôpitaux, que les policiers et gendarmes avaient tous disparu et qu'il n'y avait plus un seul Allemand ni Turc à Alep.

Mon patron m'a encore envoyé à Ménian chercher des fruits et légumes. Sur le chemin, j'ai vu que les tentes des soldats turcs étaient à l'abandon. Je suis descendu de mon âne et j'ai été jeter un coup d'oeil. J'ai trouvé un cahier, un sac, une carte de géographie et un engin que je ne connaissais pas. Quand je suis arrivé au village, je l'ai montré aux Arabes, ils m'ont dit que c'était un obus et me l'ont confisqué. Après avoir chargé mes bêtes, ils m'ont renvoyé à Alep.

Arrivé en ville, j'ai appris que les Anglais n'étaient pas encore là, mais qu'ils n'allaient pas tarder. Les détonations de joie des Arabes ont continué toute la nuit.

Le dimanche 15 octobre, tôt le matin, une importante troupe de cavaliers hidous est entrée à Alep. Et enfin, à huit heures, les Anglais sont arrivés, avec leurs chevaux et leurs automobiles, la ville en était remplie. J'étais tellement content que j'ai été à l'église assister à la messe. Tous les visages étaient souriants et semblaient dire: "nous voilà débarrassés du joug turc!"

Ensuite, j'ai été voir maman, mon frère et ma soeur. Puis je suis retourné chez mon patron qui m'a dit que désormais je coucherais à Alep tous les soirs.

Les Arabes faisaient leurs préparatifs pour accueillir le Chérif qui se trouvait encore à Cham et qui avait annoncé son arrivée. Une fanfare, composée de toutes sortes de musiciens s'est formée. Des danseurs, aux uniformes chamarrés d'or, se sont joints à eux. Des chameliers sont venus avec leurs bêtes,superbement décorées. La foule affluait de tous les côtés. Mais le Chérif n'est pas venu ce jour-là et les gens sont retournés chez eux.

Ces festivités ont duré toute une semaine. Mon patron aussi y assistait.

Enfin, le 19 octobre, le fils du Chérif, l'émir Fayçal, est apparu. Et le lendemain, le Chérif lui-même. Les femmes arabes, montées sur les toits criaient :"li...li...li...!" On entendait ces acclamations d'un bout à l'autre de la ville.

Désormais, les agents de police ne portaient plus le fez. Ils étaient arabes, ou anglais. Je circulais plus librement.

J'ai appris par des Arméniens que l'abbé Aharonian allait scolariser les orphelins. J'ai aussitôt été voir le Père, je lui ai dit combien je désirais reprendre mes études interrompues, je l'ai supplié de me permettre de réintégrer l'orphelinat. Le Père a finalement accepté et j'ai été donner ma démission à mon patron. Je ne le regrettais pas car il n'avait pas été très généreux envers moi, lui qui possédait tant de domaines et qui était si riche, ne m'avait jamais offert le moindre vêtement ni même une paire de chaussures. J'étais en loques. Je l'ai donc quitté après trois mois de services. Mon ami Garabed a préféré rester.

Comme je ne pouvais pas entrer à l'orphelinat avant le dimanche soir, je ne savais pas où aller. J'ai été voir un de mes amis qui était balayeur, il m'a procuré du travail pour deux jours.

Le 22 octobre au soir, je suis rentré à l'orphelinat. Maman était très contente. Elle aussi avait trouvé une autre place. Elle connaissait un Arménien qui vivait seul avec son fils. Il lui avait demandé de tenir leur ménage. Elle avait accepté pour deux semaines, ensuite elle était engagée à l'orphelinat.

Comme j'étais couvert de poux et que je n'avais pas d'habits, je n'ai pas pu aller à l'école dès mon arrivée. En attendant qu'on me procure des vêtements, on m'a fait faire divers travaux: casser du bois, le transporter, etc... Les écoliers recevaient deux pains par jour, nous les travailleurs avions droit à un pain de plus.

Une semaine plus tard, le Père fit l'acquisition d'autres bâtiments et nous avons déménagé en un lieu appelé "Sabon khan". Ma mère et ma soeur sont restées dans l'ancien local, et mon frère a été transféré ailleurs.

Début novembre, tous les pensionnaires ont reçu un uniforme, et même des chaussures, des chaussettes et une casquette. Enfin, nous avons commencé à aller en classe.

L'école était loin, à Djidédiyé, mais pour moi cela n'avait pas d'importance, ma joie était immense. Dans cette école venaient aussi des enfants d'autres villes. Il y avait aussi des Arméniens arabophones d'Alep.

On nous a donné des livres et des cahiers. Nous suivions régulièrement les cours. L'anglais était enseigné de façon intensive; nous avions tous les jours cours d'anglais.

Mon ami Garabed entra aussi à l'orphelinat et fut envoyé également à l'école. Nous étions en cinquième. Il n'y avait pas de classe au-dessus de la nôtre.

Une école fut ouverte aussi au Sabon khan. Mon frère y allait.

Le 1er décembre, un général anglais est venu à Alep. La veille, le catholicos de Sis était arrivé d'Iskenderun en automobile. Sont arrivés également les quarante montagnards de Zeitoun, les héros arméniens, à cheval et armés de pied en cap, au grand étonnement des Arabes. Ces Arméniens avaient, paraît-il, massacré beaucoup de Turcs. Ils étaient restés pendant quatre ans dans les montagnes.

 

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suite : 1919