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1917

En février, nos compatriotes qui partageaient notre chambre sont parties en calèche de Hama à Homs. Peu après, elles nous écrivirent d'Imaretya, nous informant qu'elles avaient trouvé du travail, qu'elles filaient de la laine.

Après leur départ, comme nous étions les seuls locataires, le loyer était trop élevé pour nous. Nous avons trouvé une autre chambre dans la même rue et nous avons déménagé à la fin du mois. Notre argent allait en diminuant. Mon père cherchait du travail. Il a vendu des mûres à la gare. Un soir, qu'il n'avait pas réussi à tout vendre, il en a rapporté un panier à la maison; il y en avait bien trois livres. Nous nous sommes régalés ce soir-là.

Le pain était rationné, et il nous arrivait souvent de dîner d'une soupe d'herbes, sans pain. La farine avait augmenté; les deux livres valaient dix piastres.

Mon père renonça à ce travail car il n'y avait plus grand'chose à vendre. Il a essayé de vendre du pain, mais les soldats venaient marchander et payaient en petites coupures dont la valeur allait en diminuant. Ainsi, les billets de banque ne valaient plus que 30 piastres. Mon père perdait de l'argent.

Moi, j'ai essayé de vendre du papier à cigarettes, mais ça n'a duré que trois jours.

Le 30 mars 1917, Mercredi Saint, maman a arrêté d'allaiter ma petite soeur. Comme tout augmentait et que notre argent diminuait, mon père a cherché à me placer. Quoique nous recevions des petites sommes d'Azizié, cela suffisait à peine à acheter du pain. Nous mangions principalement de la soupe de légumes.

A Hama, à part nous, il n'y avait que cinq familles d'Adabazar. Aucune n'avait besoin d'apprenti. Enfin, mon père trouva un boulanger originaire d'Aïntab qui accepta de me prendre à son service, pour faire plaisir à mon père, avait-il dit.

Le 4 mai, me père me conduisit au fournil. Mon travail consistait à fournir le four en épines car il n'y avait pas de bois dans la région, on brûlait des épines.

On me remit une fourche à l'aide de laquelle je devais charger le four quand on cuirait le pain. En outre, quand les clients voulaient apporter des plats à cuire, si c'était lourd, on m'appelait pour porter les corbeilles, et quand le pain était cuit, je le livrais et on me donnait un ou deux petits pains.

Les Arabes faisaient des pains d'environ 150 g, ils faisaient aplatir la pâte, c'était leur coutume. Ils faisaient aussi cuire beaucoup de pâtisseries. C'était moi qui portais les plateaux, et on me donnait aussi quelque gâteau. De sorte que j'avais tous les jours plus ou moins à manger.

Le boulanger me payait une demi-piastre par jour et me donnait deux petits pains, le matin et à midi. Ainsi je gagnais ma vie.

Mon père trouva aussi une place au début du mois de juin. Il transportait du bois à la gare et serait bien payé. Mais c'était un travail trop pénible pour lui, et il dut cesser au bout d'une semaine.

Le vendredi 17 juin, nous avons reçu un colis d'Azizié, nous étions très contents. La soeur de maman nous envoyait régulièrement des lettres et de l'argent. Aznive Hanem aussi nous a envoyé encore trois fois deux billets de banque qui valaient maintenant 25 piastres.

Mais un jour, nous n'avons plus reçu de réponse à nos lettres. Ces sommes que nous recevions, nous les dépensions avec parcimonie, mais nos ressources allaient quand même en diminuant. Nous avons été obligés de vendre le contenu du colis.

Le 30 juin, nous avons encore reçu deux lettres de ma tante.

Le mercredi 14 septembre 1917 étant un jour férié à Hama, le fournil fut fermé, on me donna congé, et j'ai été me promener.

Quelques jours après, nous avons reçu encore un colis d'Azizié, contenant entre autres une petite couverture. Pleins de regrets, nous avons tout revendu, sauf la couverture. Mon père était toujours sans travail.

Le gouvernement avait commencé, depuis le début du mois, à recruter des soldats parmi les Arabes. Les riches obtenaient une dispense en donnant du blé d'une valeur de 200 L.or. Mais les pauvres étaient mobilisés et devaient partir.

Le dimanche 25 septembre 1917, il fut ordonné de recruter également des soldats parmi les réfugiés arméniens. A dater de ce jour, il y eut quotidiennement des rafles au marché, ceux qui se faisaient attraper étaient conduits à la mosquée.

Mon père, hélas, fut pris aussi, lui qui avait payé si cher le "bedel" comme il disait toujours, pour ne pas être soldat. J'étais au fournil quand j'ai appris son arrestation, j'ai couru immédiatement prévenir ma mère.

Tous ces réfugiés arméniens recrutés sont restés quinze jours enfermés dans la mosquée.

Quelques jours après, craignant de ne plus pouvoir payer le loyer de la chambre, maman a déménagé au camp de réfugiés de Hama.

Le lundi 10 octobre 1917, ayant appris que les captifs de la mosquée allaient être envoyés à Cham par le train, maman et moi, laissant mon frère et ma petite soeur au camp, nous nous sommes rendus à la gare. Les réfugiés incorporés étaient assis dans les wagons. Nous avons appelé mon père et nous avons bavardé jusqu'au départ du train. Puis maman est retournée au camp, et moi au fournil.

Environ une heure plus tard, mon petit frère est venu me trouver , me disant que Siralouys était perdue et que maman la cherchait de rue en rue en pleurant.

J'ai demandé à mon patron l'autorisation de m'absenter pour aller chercher le crieur public. Mais lorsque je suis arrivé au camp, maman avait déjà retrouvé ma petite soeur. Siralouys était partie à travers les champs qui bordaient le camp, à la sortie de la ville. Elle était assez loin quand maman l'avait entendue pleurer. Deux jeunes Arabes avaient été la chercher et l'avaient ramenée. Je suis retourné à mon travail.

Trois jours après cet incident, ayant appris qu'un docteur turc cherchait un domestique, je me suis proposé et j'ai été engagé. Je trouvais mon travail au four très pénible, mais j'ai bien regretté de l'avoir quitté car au moins j'étais nourri. Chez le docteur j'avais faim, et je n'étais même pas payé.

Le 15 octobre 1917, nous avons reçu d'Azizié, par la poste, les photos de mon grand-père et de ma tante, qui avaient été prises à Eski-Shéhir.

Au début du mois de décembre 1917, je fus renvoyé de chez le docteur car il voulait un jeune capable d'assurer aussi le secrétariat, or je ne savais pas assez bien écrire le turc en caractères arabes. Il avait déjà trouvé quelqu'un.

Je suis donc allé auprès de ma mère, au camp. La farine avait encore augmenté, les deux livres valaient maintenant 50 piastres. Maman ne pouvait plus se procurer le moindre morceau de pain. Elle faisait cuire des aubergines et des courgettes, mais moi j'avais encore faim.

Au bout d'une semaine, j'ai décidé de retourner chez mon ancien patron. Justement, il cherchait un commis. Je suis donc retourné au four.

Le mardi 6 décembre 1917, mon frère Onnig est tombé malade. Maman est allée voir Socrate Effendi qui l'a emmené à l'hôpital. Ma petite soeur aussi était un peu malade, je l'ai confiée à une famille qui avait accepté de s'en occuper.

En ville, nous avons entendu dire que les soldats qui avaient été envoyés à Cham avaient été libérés et qu'ils étaient en permission pour six mois. En effet, tous les jours, il y avait des soldats qui revenaient de Cham, mais nous n'avions pas de nouvelles de mon père; nous nous demandions ce qu'il était devenu.

Le jeudi 15 décembre, enfin, le matin de bonne heure, j'étais en train de travailler au four, voilà mon père qui entre ! Quelle joie ! mais il avait un bandeau noir autour de la tête et tenait à peine debout. Je lui demande pourquoi il est revenu si tard, il me dit qu'il a été très malade et hospitalisé. Dès qu'il s'est senti un peu mieux, il s'est mis en route. Mais il était encore bien mal en point.

Il ne savait pas où était maman.Je lui ai dit qu'elle était au camp. Je n'avais pas d'argent pour le faire transporter. Mon patronne me payait plus, il me donnait du son dont je faisais du pain.

Plus tard, mon père trouva une chambre près du camp et fit déménager la famille, car au camp il y avait trop de poux. Mais sa maladie d'aggrava. Il avait la figure, les mains et les jambes tout enflées. Lui aussi dut être hospitalisé, comme mon frère.

Mon patron, au fournil, vendait du son, ma mère en achetait et faisait du pain. Parfois, elle ajoutait de la levure et pétrissait la pâte, que nous faisions cuire au four. Mais souvent, nous manquions même de ce pain-là. Si nous arrivions à nous procurer du pain de froment, pour nous c'était du gâteau.

Mon père est resté quinze jours à l'hôpital, puis il guérit et revint à la maison. Mais mon frère Onnig avait un abcès dans l'oreille, et tous les jours mon père le portait sur le dos pour l'emmener chez le docteur. Celui-ci décida de l'opérer, et, après cette opération, Onnig guérit.

 

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