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1916 - samedi 2 janvier

Les réfugiés ont reçu l'ordre de se déplacer en dehors d'Ihsaher, sur les collines. Mon père a loué un porteur et lui a fait transporter ma grand'mère car elle avait de plus en plus mal aux jambes et ne pouvait plus marcher.

Nous étions des milliers à camper dans les collines. Certains étaient arrivés avant nous et avaient été mis en quarantaine. Nos concitoyens d'Adabazar s'étaient mis ensemble sur une des collines. Le gouvernement avait déjà installé des tentes militaires et a fait distribuer un pain par famille. Des récipients ont été distribués pour la soupe. Tous les soirs, il y avait la distribution. Nous, les nouveaux venus, nous n'avons pas eu de tente, mais nous avions droit aux pains et à la soupe, que nous allions chercher.

Nous sommes restés quatre jours sur cette colline-là, ensuite on nous a envoyés plus haut, sur une autre colline, et on nous a donné une tente et un pain.

L'état de ma grand'mère s'aggravait de jour en jour. Elle restait couchée, elle était comme paralysée. Nous avions la chance d'avoir un docteur qui passait tous les jours dans les tentes. Certains malades étaient transportés à l'hôpital, d'autres recevaient des médicaments. Les malades n'avaient pas droit au pain; ils recevaient du yaourt ou du lait.

Il y avait une épidémie dans ce camp. La plupart des réfugiés avaient attrapé le typhus. Ma grand'mère, à chaque fois qu'elle voulait uriner, appelait mon père, même en pleine nuit; il la portait sur le seau.

Le 9 janvier, trois jours après Noël, à deux heures du matin,ma grand'mère a rendu l'âme. Nous avons attendu qu'il fasse jour. Maman était malade depuis huit jours, elle avait attrapé le typhus et était alitée. Mais mon père l'a fait lever pour coudre le linceul.

Mon frère Onnig aussi était malade depuis une semaine et restait couché. Je suis donc parti avec mon père chercher le prêtre. Il est venu procéder à la cérémonie. Mon père a fait venir aussi quatre soldats, qui étaient chargés d'ensevelir les morts. Ils sont venus avec le cercueil et sont allés enterrer ma grand'mère. Mon père leur a donné cinq piastres.

Vers midi, j'ai été chercher une de nos concitoyennes que je connaissais et je l'ai ramenée pour laver le linge de ma grand'mère. Ce soir-là, nos malades allaient encore plus mal.

Tous les soirs, j'allais à la roulante chercher la nourriture, que nous mangions, mon père et moi. Onnig et maman ne devaient manger ni pain ni soupe, ils n'avaient droit qu'à du lait ou du yaourt. Ma petite soeur Siralouys tétait encore ma mère.

Une semaine plus tard, mon père aussi est tombé malade et s'est mis au lit. Ma mère et mon frère allaient de plus en plus mal, je commençais à désespérer. Maman avait une apparence terrifiante, elle avait la figure et les mains toutes noires et les cheveux ébouriffés. Elle parlait comme une folle. Mon frère aussi délirait. Il avait beaucoup maigri.

Depuis que mon père était malade, c'est moi qui m'occupais de tout. J'allais à la roulante, et je rentrais manger seul. Je mettais de côté le pain qui restait. Il y avait des gens qui le vendaient: dix piastres le pain de cent drachmes. Moi j'ai vendu du yaourt que mon père avait acheté.

La dernière semaine de janvier, toute la famille allait mieux, mais ce fut mon tour de tomber malade. Heureusement, les soldats nous apportaient l'eau, les bidons étaient chargés sur des mulets, car la source était assez loin.

Samedi 30 janvier, nous avons été expulsés.

Comme il n'y avait pas de carriole, mon père a loué un landau, évidemment plus cher. Nous avons mis notre malle dedans et nous nous sommes assis dessus. Nous sommes partis en direction de Cham. Nous avons mis trois heures pour y arriver.

Mais voilà que nous n'avions plus le droit de nous y arrêter. Nous avons donc traversé la ville et nous nous sommes rendus au camp de Kadim. Nous avons descendu nos affaires et avons installé notre tente parmi les réfugiés.

Je me sentais de plus en plus malade. Mais ma mère et mon frère allaient mieux.

Ce soir-là, mon père s'échappa du camp et alla en ville pour essayer de vendre quelques affaires. Il est rentré la nuit, vers trois ou quatre heures du matin. A chaque fois qu'il avait besoin d'argent, il vendait du linge. A Ihsaher, quand ma grand'mère est morte, il avait vendu ses habits, et ceux de mon grand-père. Quand il s'était séparé de son frère à Atchaz, il lui avait remis douze pièces d'or. A notre arrivée à Kadim, il avait dépensé tout ce qui lui restait.

Nous ne sommes restés que deux jours au camp de Kadim. On nous a expédiés ailleurs.

Mardi 2 février: Nous avons pris le train le soir. Comme j'étais très malade, je me suis allongé dans le wagon, par terre. A la dernière gare avant Draa, mon père est descendu chercher de l'eau, mais quand le train a redémarré, il n'est pas revenu, nous étions très inquiets, nous demandant ce qu'il était devenu. Mais à notre arrivée à Draa, il nous a rejoints, il était monté dans le dernier wagon, de justesse.

A Draa, les réfugiés avaient installé leurs tentes dans les champs, mon père aussi a transporté nos affaires et dressé notre tente. Il pleuvait à verse.

Mon père allait tous les jours nous acheter du lait et du yaourt car nous étions malades. Il avait réussi à vendre un peu de linge. Il pleuvait presque tous les jours.

Mon père possédait à Adabazar un cabaret qu'il avait loué à un Grec. Il lui a envoyé un télégramme pour qu'il nous envoie de l'argent. Mais l'argent ne nous est jamais parvenu, car nous avons de nouveau été expulsés.

Il avait également envoyé un télégramme à notre famille restée à Eski-Shéhir, mais nous n'avons rien pu recevoir.

Nous sommes restés dix-sept jours à Draa.

Samedi 20 février. Nouvelle expulsion. Tous les jours, d'ailleurs, il y avait des expulsions d'Arméniens dans les villages avoisinants.

Dans notre camp, il ne restait plus qu'une quarantaine de tentes. Le soir, on nous a donné ordre de partir. On a tous loué des chameaux qui se trouvaient là. Nous avons chargé nos affaires. Les chameliers se sont mis en route très tard. Mon père avait loué un âne pour mon frère Onnig et moi, car nous étions trop faibles pour marcher. Mes parents étaient à pied avec ma petite soeur dans les bras.

Au bout d'une demi-heure de route, il faisait nuit noire. Le voyage était terrible. Les montagnes étaient pierreuses dans cette région, les chemins étaient caillouteux, nous n'arrêtions pas de tomber de l'âne et de nous relever épuisés. L'âne se sauvait, j'essayais de le rattraper et de remettre mon frère dessus. Maman aussi est tombée plusieurs fois, avec la petite. Je les entendais pleurer. Nous étions tous affaiblis.

A un certain moment, mon frère et moi nous sommes retrouvés en arrière, loin de la file de réfugiés et des chameliers. J'appelais "maman! maman!" en pleurant, nous étions perdus. Au bout de dix minutes, j'ai entendu appeler, c'était maman qui nous cherchait. Quand elle s'esr approchée, j'ai vu qu'elle n'était pas seule, il y avait un inconnu auprès d'elle. C'était un Arabe qu'elle avait eu la chance de rencontrer. Il avait recouvert le bébé de son vêtement et avait guidé mes parents vers nous. Puis il nous a conduits jusqu'au village le plus proche, où il y avait un khan. Les chameliers y étaient déjà.

Nous avons pu récupérer nos bagages, mais comme le khan était plein de réfugiés, nous avons couché dehors par terre. Nous avions faim. Il nous restait des noix, que nous avons mangés avec du pain.

Le lendemain, j'ai pu faire un tour dans le petit village, qui s'appelait Gharuyit-ül-Gharbiye. Il y avait plein de mauves dans les champs, et un petit étang à l'eau trouble. Nous n'étions qu'à trois heures de marche de Draa, mais les chameliers avaient fait de tels détours que nous avions mis six heures.

Il y avait aussi une gare nommée Kapt-Ghazil, située entre Draa et le village. En face, se trouvait un autre village appelé Gharkyet-el-Charkiyé.

Dimanche 21 février: Le chef du village nous a donné une chambre, très vieille, mais en pierre. Dans les environs, toutes les maisons étaient en pierre. Nous étions contents de ne plus être sous la tente.

Mon père avait dépensé le peu d'argent qui lui restait. Il s'est remis à vendre différentes affaires. Il a même vendu les couches de ma petite soeur.

Au début, nous étions bien dans ce village. Mais au bout de huit jours, il n'y avait plus rien à manger. Les Arabes ne faisaient pas le pain comme chez nous, ils n'avaient pas de four. Chaque maison avait son propre brasero sur lequel les femmes faisaient cuire de minces galettes. Les riches avaient des galettes de blé, les pauvres des galettes de fèves ou de lentilles.

Début mars, mon père réussit à échanger quelques affaires contre de la farine, la moins chère.

Il n'y avait pas de puits, on était obligé de se contenter de l'eau sale qu'on allait chercher et dans laquelle les hommes et les enfants allaient se laver. Eux aussi n'avaient que cette eau à boire.

Les maisons étaient basses et n'avaient pas de cabinets. Les gens allaient faire dans les champs. Nous faisions comme eux.

Les Arabes allaient cueillir les feuilles de mauve dans les champs, ils les faisaient cuire à l'eau dans une bassine autour de laquelle ils s'asseyaient par terre. Ils pressaient les mauves, en faisaient des boulettes, et les mangeaient.

Ils n'avaient pas de sous-vêtements. La nuit, ils couchaient tout nus. Quand ils voyaient un homme en pantalon, ils se mettaient à rire. Eux portaient une longue tunique.

Nous sommes restés trois semaines dans cette pièce. Ensuite, un Arabe qui s'était pris d'amitié pour mon père nous emmena chez lui. Il s'appelait Abdül Medjid. Il avait une femme et un fils. Ils avaient trois pièces, ils nous en ont donné une.

Nous étions vraiment tranquilles là, car iln'y avait pas de policiers, ni d'agents d'expulsion. Si nous n'avions pas eu de problèmes d'argent, nous aurions pu y vivre à l'aise. Mon père est allé deux fois à Draa pour envoyer un télégramme et pour aller chercher une réponse. Mais il n'en a pas reçu.

Comme j'étais guéri, j'allais tous les jours avec lui essayer de revendre un paletot ou une chemise à Kapt-Ghazil, car il y avait là-bas un service postal jusqu'à Jérusalem.

Au village, à part les mauves, il n'y avait pas de légumes, même pas d'oignons pour manger avec du pain. Nous en rapportions de Kapt-Ghazil.

Un jour d'avril, un jeune de Cham vint annoncer qu'il y avait un mandat pour un nommé Missak Sarian d'Adabazar. Mon père, tout content d'avoir reçu de l'argent de sa famille, se prépara à partir. Mais il y avait la taxe à payer et il n'avait pas d'argent. Finalement, il trouva un homme riche appelé Assadour Agha à qui il expliqua son affaire et qui consentit à lui prêter deux médjidiés.

Mon père partit aussitôt à Kapt-Ghazil d'où il devait prendre le train pour Cham. Il n'est rentré qu'une semaine plus tard, très triste. Ce n'était pas un mandat qu'il avait reçu de sa famille, mais un télégramme l'informant qu'ils avaient été expulsés d'Eski-Shéhir. Cette nouvelle nous a causé une grande peine.

Mon père, à Cham, n'avait que ses deux médjidiés pour la taxe, et il aurait eu faim s'il n'avait rencontré des compatriotes qui lui avaient donné du pain et l'avaient couché chez eux. Puis ils s'étaient cotisés pour lui permettre de retourner auprès des siens. Chacun avait donné quelques piastres; il avait reçu en tout trente-huit piastres pour acheter un billet de train. Mais il se tourmentait beaucoup pour la somme qu'il avait empruntée. Finalement mes parents donnèrent en contrepartie nos matelas, couvertures et oreillers. Nous n'avons gardé que le petit matelas de mon frère.

Un jour, j'ai appris qu'on construisait une mosquée à Draa. J'ai marché trois heures pour y demander du travail. J'ai transporté de l'eau avec un seau pendant deux heures, puis de la boue jusqu'au soir. J'ai reçu trois piastres et deux pains. Je devais y retourner le lendemain, je suis donc resté sur place. J'ai mangé mes deux pains, j'ai dépensé mes trois piastres, je me suis couché par terre, mais je n'ai pas dormi de la nuit, il y avait plein de rats.

Le lendemain matin, j'étais horriblement fatigué, je suis reparti au village, où je suis arrivé à midi.

On a fêté Pâques. Nous avions appris qu'il y avait deux familles arméniennes dans le village en face. Je suis allé leur rendre visite avec mon frère. Nous étions dans la gêne, mal vêtus, mal nourris. Nous sommes restés deux mois et demi dans ce village.

Samedi 1er mai: Nous avons appris que tous les réfugiés de la région étaient tenus de se rendre à Draa, où avaient été construits des établissements de bains spécialement pour eux. Après s'être lavés, il paraît qu'on les renvoyait chez eux, dans leur propre ville. Cette nouvelle nous a remplis de joie.

Mercredi 5 mai : Nous avons reçu l'ordre de nous rendre à Draa. Mon père a loué un âne, bien que nous n'ayons plus grand'chose à transporter, et nous nous sommes mis en route vers midi. Nous avons mis trois heures pour arriver à Draa.

Ce qu'on nous avait dit semblait vrai, les champs de Draa étaient pleins de réfugiés. Certains avaient même reçu des tentes. Chacun recevait deux pains d'une demi-livre. Les bains aussi, c'était vrai. Tout d'abord, les coiffeurs coupaient les cheveux gratuitement, aussi bien des femmes que des hommes. C'était obligatoire, à cause des poux. Ensuite, on nous conduisait aux bains. On se lavait. Nos vêtements étaient jetés au feu. Toutes les femmes qui savaient coudre étaient priées de se rendre dans un bâtiment destiné à la confection de vêtements. Ces femmes cousaient du matin au soir et avaient droit à trois pains, ainsi que leur famille. Elles recevaient en outre, par semaine, un billet de banque de 25 piastres, équivalant à un médjidié.

Le 6 mai, ma mère est allée voir le responsable de ce bâtiment. C'était un Arménien barbu originaire d'Adana. Voyant qu'elle désirait vivement travailler, il l'a embauchée. Il nous a d'abord fait couper les cheveux à tous, puis nous sommes allés au bain. Nos habits ont été emportés et nous avons reçu chacun une chemise et un pantalon, une jupe pour maman. Notre literie a été jetée au feu. Puis nous sommes partis du côté de la gare où se trouvaient les tentes des couturières, et nous avons dressé notre tente.

Mon père est allé au marché et il a trouvé du travail dans un restaurant. Il serait nourri et gagnerait deux piastres par jour.

Jeudi, maman a commencé à travailler.

Elle nous rapportait tous les jours trois pains à chacun, soit en tout douze pains. Elle partait le matin et je restais sous la tente pour garder mon frère et ma petite soeur. Je préparais aussi la soupe en attendant le retour de maman. Heureusement qu'il y avait des mauves dans les champs.

Le 10 mai, j'ai trouvé aussi un petit travail : je vendais des oignons à la gare.

Maman a fait de la couture à Draa pendant dix-sept jours. Il était question qu'on nous permette de retourner chez nous, mais on nous a fait dire que le chef rebelle arménien Andranik massacrait des Kurdes du côté d'Erzeroum et que, pour ce motif, cette décision était ajournée. Notre retour au pays était même annoncé dans les journaux de Cham, mais il n'y a pas eu de suite.

Finalement, le gouvernement a décidé d'envoyer les artisans à Cham, et les veuves et les orphelins à Hama. Durant dix-sept jours, les veuves et les orphelins furent évacués. Les travaux de couture étaient terminés et notre tour de partir est arrivé.

Nous avons décidé d'aller plutôt à Hama. Nous avions entendu dire que les veuves y recevaient deux pains par jour et qu'il y avait beaucoup de travail. Mon père s'est résolu à rester au restaurant et ma mère s'est inscrite comme veuve, pour aller à Hama.

Le dimanche 21 mai, nous nous sommes rendus à la gare. Le train a démarré le soir même.

Le lendemain matin, nous sommes arrivés à Cham, puis le train s'est remis en route. Nous sommes arrivés le soir à Rayyak. Le train s'est arrêté pour la nuit et nous avons dormi dans le train.

Le lendemain, on nous a fait savoir que le train allait rester encore toute la journée dans cette gare. Maman voulait nous faire cuire de la soupe dans le wagon, je suis descendu chercher des bouts de bois dans les environs, pour faire du feu. Au dépôt de la gare, j'ai vu qu'il y avait un tas de blé, j'en ai ramassé dans un petit sac, il y en avait bien une demi-livre. Maman l'a fait cuire aussi.

Le train est reparti. Nous sommes passés par Tourna, puis Homs. Nous avons mangé le blé.

Mardi 25 mai. Nous sommes arrivés à Hama. Nous avons transporté nos affaires dans un champ près de la gare, et nous nous sommes assis au soleil. Des réfugiés de la ville sont venus nous voir, nous leur avons demandé s'il y avait des fabriques, ils ont dit non. Ils ont dit que tout ce qu'on nous avait raconté était faux, et qu'il n'y avait ni travail, ni distribution de pain.

Au bout de deux heures, un jeune homme a proposé de s'occuper de nous. Il s'appelait Nazareth Effendi et était natif d'Izmir. Il nous a emmenés à l'hôpital des réfugiés, dont le docteur et pharmacien s'appelait Socrate Effendi. Il était natif de Hadjin et avait vécu à Adana.

Il y avait dans cet hôpital trois familles d'Adabazar. Les autres réfugiés étaient, paraît-il, dans un khan, où il y avait, disait-on, énormément de monde, et surtout de poux. Sans ce jeune homme d'Izmir, nous aurions, nous aussi, été là-bas.

Nous sommes restés huit jours dans cet hôpital. Il nous restait 20 piastres au départ de Draa, nous avons tout dépensé. Ensuite, ce Socrate Effendi, qui était très gentil, a loué une chambre pour nous et trois autres familles. Nous sommes restés un mois, tous là-dedans. On nous distribuait à chacun un pain par jour.

Maman pensait beaucoup à sa soeur, elle se demandait comment lui faire savoir où nous étions. Je lui ai rappelé Vagharchag qui était employé aux chemins de fer et qui habitait à Eski-Shéhir.

Lundi 12 juillet, maman est allée trouver Nazareth Effendi et lui a demandé d'envoyer une carte, par la poste, à Eski-Shéhir.

Le lundi suivant, maman a décidé d'envoyer aussi une carte à la soeur de ma grand'mère, Aznive Hanem, qui habitait à Constantinople; car nous avions besoin d'argent. Nous ne connaissions pas son adresse, nous savions seulement qu'elle habitait à Scutari, nous l'avons donc envoyée à l'église arménienne de Scutari.

Le 20 juillet, nous avons décidé de déménager, car il y avait beaucoup de scorpions dans cette maison, deux personnes avaient déjà été piquées. Il y avait aussi une maladie contagieuse dont trois personnes étaient mortes, c'étaient des gens de Bardizak.

Socrate Effendi nous a trouvé une petite chambre et nous y sommes allés, avec une femme d'Adabazar qui avait un fils de mon âge.

Nos mères avaient peur car les autorités avaient décrété l'islamisation des réfugiés. Elles sont allées au commissariat chercher des carnets d'identité, mais nous n'avons pas été contraints d'être circoncis. En revanche, nous avons appris que tous les prêtres arméniens avaient été déportés à Jérusalem.

Nous étions très malheureux car il n'y avait plus de distribution de pain. Il nous restait notre tente, nous l'avons vendue à un voisin arménien, 38 piastres.

Les denrées n'étaient pas chères à Hama, surtout les légumes. La farine coûtait quatre piastres et demi les deux livres à notre arrivée, mais peu après, elle coûtait 5 piastres.

Début septembre, il y avait énormément de réfugiés à Hama. Des rescapés des massacres de Der-Zor ont raconté l'effroyable tuerie.

Les femmes travaillaient à filer la laine, à tricoter des chaussettes, dans des ateliers. Maman aurait bien voulu y aller aussi, mais ce n'était pas possible car ma petite soeur avait commencé à marcher, il fallait la surveiller constamment.

Nous avons enfin reçu des nouvelles de papa. Il travaillait toujours au restaurant et gagnait maintenant trois piastres par jour. Il nous a envoyé un billet de banque d'une demi-Livre et une autre fois un billet d'une Livre. Ces billets valaient 60 piastres.

Peu après, un aubergiste a accepté de me prendre comme apprenti, mais le travail était trop difficile pour moi, il ne m'a gardé qu'une semaine.

Vers la fin du mois, nous avons reçu une carte et de l'argent d'Aznive Hanem, deux billets de banque. Elle habitait à Kadi-kugh, mais avait eu de nos nouvelles par l'église. Elle nous donnait son adresse. Sa maison de Scutari avait été réquisitionnée pour y loger des soldats; elle avait été obligée de louer une autre maison.

Nous avons reçu aussi une autre lettre qui venait du district d'Afyon-Kara-Hissar, d'Azizié. Elle était de ma tante Makrouhie, qui avait appris par Vagharchag que nous étions à Hama. Elle avait été expulsée d'Eski-Shéhir et se trouvait au camp d'Azizié. Mon grand-père et ma grand'mère étaient vivants, ainsi que mon oncle maternel et sa famille. Ils étaient tous là-bas. Elle disait dans la lettre: "Vos bagages étaient au dépôt d'Afyon-Kara-Hissar, nous les avons récupérés". Cela nous a fait grand plaisir, et maman me dit écrire: "vendez tout à n'importe quel prix et envoyez-nous l'argent au fur et à mesure".

Maman a fait venir deux soeurs natives d'Adabazar dans notre logement, de sorte que nous ne payions plus qu'un tiers du loyer. Nous ne le versions plus à Socrate Effendi, mais directement au propriétaire.

Jeudi 23 septembre 1916.

J'avais rêvé la nuit que mon père rentrait. Le matin, j'ai été à la gare, me disant que mon père allait peut-être venir de Draa. Eh bien, quand le train est arrivé, rempli de soldats, j'ai entendu une voix m'appeler :"Hrant" J'ai aussitôt aperçu la tête de mon père penché par-dessus la vitre d'un wagon, je me suis mis à courir, et quand le train s'est arrêté, mon père est descendu doucement, je lui ai pris son ballot qui contenait son linge et un petit matelas. Je l'ai conduit dans la rue des Grecs où nous habitions. Quand maman vit mon père, elle fut transportée de joie.

Mon père nous raconta ce qui lui était arrivé à Draa. Il avait eu une rechute de typhus, et n'avait pas pu aller travailler pendant deux jours. Il avait cru mourir, et avait décider de trouver un moyen pour nous rejoindre. Mais comme les réfugiés n'avaient pas le droit d'aller d'une ville à l'autre, ni en train, ni à pied, il avait eu l'idée de se joindre aux soldats. Le lundi 20 septembre à minuit, il s'était levé et était allé à la gare, et quand le train postal en provenance de Jérusalem était arrivé, il s'était glissé parmi les soldats et était descendu à Cham. Puis, le soir, il était remonté dans le train postal qui allait à Alep et qui était plein de soldats. Enfin, avec l'aide d'un sergent arménien natif d'Adabazar, il avait repris le train pour Hama.

Il avait réussi à mettre de l'argent de côté, il avait huit pièces d'or et dix billets de banque. Ma mère n'avait que 80 piastres. A partir de ce jour, maman nous fit à manger.

Début octobre 1916, un barbier me prit comme apprenti. Il me payait un piastre par jour, mais je n'y suis resté qu'un mois. Ensuite,j'ai traîné, sans travail.

Mon père aurait bien voulu faire un peu de commerce, mais les gendarmes et les soldats tracassaient les vendeurs par leurs marchandages, et les payaient d'un simple reçu, leur causant plus de pertes que de gains. De sorte que nous vivions des économies de notre père et de l'argent envoyé par ma tante. Elle nous écrivait qu'elle vendait nos affaires et nous enverrait l'argent.

Le 15 octobre 1916, nous avons reçu une carte du frère de maman, déporté à Muskianyé. Il écrivait que l'oncle Roupen, sa femme et sa fille étaient dans la misère, qu'ils avaient faim. Cela nous fit beaucoup de peine. Mon oncle avait eu notre adresse par sa famille réfugiée à Azizié, qui lui avait envoyé un peu d'argent.

Le 1er novembre 1916, ma petite soeur Siralouys a eu la variole, elle avait des vésicules jusque sur les paupières, qu'elle ne pouvait même plus ouvrir. Nous avons eu très peur qu'elle perde la vue, mais Dieu merci son état s'est amélioré au bout de quinze jours, elle a pu ouvrir les yeux. A la fin du mois, elle était complètement guérie.

Puis ce fut ma mère qui tomba malade, il fallut l'hospitaliser. Elle fut sauvée grâce à Socrate Effendi. Cet homme avait pitié de nous. Quand nous étions dans le besoin, il nous donnait un billet de 20 piastres ou même de 50 piastres. Il nous prêtait souvent de l'argent, alors que personne ne prêtait à qui que ce soit.

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