Le derviche et les filles

Il y avait une femme qui avait trois filles.

Un derviche vient lui demander sa fille aînée ; il l’emmène chez lui. Arrivé à la maison, il lui donne un morceau de viande crue et lui dit :

La fille dit :

Le derviche sort. La fille met la viande au fond du four.

Il rentre et demande :

Le derviche demande :

- Viande, où es-tu ?

Une voix répond :

- Je suis au fond du four.

Le derviche étrangle la fille et va la pendre au puits.

Puis il va trouver la cadette et dit :

La fille suit le derviche ; ils arrivent chez lui.

La fille dit :

- Va dehors, je le mangerai. Je ne peux pas manger devant toi.

Le derviche sort. La fille enfonce la viande dans un trou du mur. Le derviche revient et demande :

Le derviche étrangle la fille et va la pendre dans le puits.

Puis il va trouver la benjamine et lui dit :

- Tes sœurs sont malades, viens voir.

La fille dit :

 

 

 

 

 

 

La fille va au jardin. Le jardinier lui dit :

La fille prends les deux melons, elle met un chaton sur son sein, elle va chez le derviche.

Ses sœurs n’y sont pas. Le derviche la prend par la main et la fait monter sur le puits. Il dit :

- Tu vois ? tes soeurs sont là. Prends ce morceau de viande, mange-le. Si tu le manges, tu seras ma femme. Si tu ne le manges pas, je t’étranglerai, et je te pendrai dans le puits.

La fille dit :

La fille donne la viande au chat, puis elle le pose sur son sein, elle ferme bien son corsage

pour que le derviche ne le voie pas.

Peu après, le derviche rentre et lui demande :

Du sein de la fille, la viande répond :

Dès qu’elle voit le derviche profondément endormi, la fille pose délicatement sa tête sur l’oreiller. Elle remarque alors dans sa barbe un trousseau de clés. Elle prend les clés et visite la maison de fond en comble. Elle ouvre une porte : la pièce est pleine d’or et d’argent. Elle ouvre une autre porte, la pièce est pleine de meubles et de vêtements. Une autre porte donne sur l’écurie où sont attachés trois chevaux. L’un a de l’herbe devant lui, l’autre de l’avoine et le troisième une pierre. Elle jette la pierre au loin et la remplace par l’avoine.

Le cheval se met à parler :

Ecoute, dit-il, sauvons-nous loin d’ici. Si le derviche nous trouve, il n’épargnera ni toi ni moi. Moi, d’abord, j’ai soif ! Emmène-moi à une fontaine, que je me désaltère. Toi, tu te laveras les mains et les cheveux. Remplis tes poches d’or et d’argent et éloignons-nous vite ! "

La fille prit autant d’or et d’argent qu’elle put , abreuva le cheval, se lava la figure et les cheveux, devint une beauté céleste aux cheveux d’or. Elle monta à cheval et se mit en route.

Ils allèrent loin, très loin, jusqu’aux confins de la ville du roi.

La fille embrassa le cheval sur les yeux et le laissa libre d’aller à sa guise.

Elle entra dans la ville et s’arrêta devant la maison d’une vieille femme. Elle la salua et lui dit :

 

 

- Mémère, ne voudrais-tu pas de moi comme fille ? Je n’ai ni père, mi maître, ni toit ni demeure, je voudrais tant avoir un logis où habiter !

Elle sort une poignée d’or et la met dans la main de la femme. La vieille femme prend l’argent, le jette en bougonnant et dit :

- Moi, je n’ai pas d’enfant, sois ma fille adoptive. Je veillerai sur toi comme sur la prunelle de mes yeux.

Sous la protection de la vieille femme, la pauvre enfant grandit et se développa.

Quand elle allait boire à la fontaine, ses pieds nus resplendissaient. Sa taille était élancée, ses yeux noirs, ses cheveux d’or, ses sourcils arqués.

Un jour, le bruit courut que le roi voulait marier son fils. Une perruche allait être lâchée, et la jeune fille sur laquelle elle se poserait serait destinée au fils du roi. La perruche fut lâchée, et elle alla se poser sur le toit de la vieille femme

- Hélas ! hélas ! dirent les gens, est-il possible que cette vieille soit destinée au fils du roi ?

On recommence l’opération, une fois, deux fois…La perruche allait toujours se poser sur le toit de la vieille femme.

- Bon, bon, dirent les gens, allons voir ce qu’il y a là-dedans.

Ils entrent, et que voient-ils ? Une jeune fille occupée à servir la vieille femme. Ils la prennent par la main et l’entraînent dehors. Aussitôt la perruche vient se poser sur sa tête. Ils en informent le roi, qui envoie immédiatement son fils.

Le prince, en voyant la jeune fille, faillit en perdre la tête ;

- Sera-t-elle à moi, ou non ? dit-il.

Les gens du roi demandent à la vieille femme :

La jeune fille dit :

Etait-ce si difficile pour un roi d’exaucer ce désir ?

Il fit construire une salle avec quarante portes, fit installer deux lions à l’entrée, et fit amener la jeune fille devant le prince.

Pendant sept jours et sept nuits, ils firent la noce et se réjouirent.

Pendant que les mariés festoient, allons auprès du derviche.

Après avoir dormi quarante jours, le derviche se lève, il s’aperçoit que les clés de sa barbe ont disparu, que les portes de sa maison sont grand ouvertes.

Il prend son argent, son cheval et son mulet et va, de village en village, de ville en ville, de pays en pays.

 

 

Partout où il passe, il distribue de l’argent pour avoir des nouvelles de la fille, mais personne ne lui en donne. Finalement, il arrive dans la ville du roi. Il ouvre une boutique, le bruit se répand qu’un grand commerçant vend toutes les marchandises possibles et imaginables, des étoffes, des bijoux, des pierres précieuses et des diamants.

Un jour, le derviche remplit un sac de bijoux et d’ornements, de perles et de soieries, et s’en va sous la fenêtre de la princesse. A sa vue, les suivantes accourent. Dès qu’il ouvre le sac, leurs yeux brillent de convoitise. Elles s’apprêtent à marchander, mais le derviche dit :

- Tant que votre maîtresse n’aura pas vu et choisi, je ne vendrai rien.

Les suivantes rentrent, elles insistent auprès de leur maîtresse, elles réussissent à faire entrer le derviche.

Dès qu’elle le voit, la jeune femme chancelle.

- Putain ! dit le derviche, ne sais-tu pas qu’au ciel ou en enfer, tu ne m’échapperas pas ?

Allez, vite ! Passe devant, partons !

- Puisque je ne peux malheureusement échapper à ton pouvoir, dit la jeune femme, allons, je te suis.

Le derviche marche devant, la jeune femme derrière.

Arrivée devant la grande porte, elle prie mentalement : " Ah ! Saint Sarkis, chevalier resplendissant, je fais le voeu de t’offrir en sacrifice ce qui sortira de mon ventre ! " Puis elle donne un grand coup de pied au derviche. Il tombe et les deux lions se jettent sur lui et le mettent en pièces.

L’âme de la jeune femme est délivrée.

L’épouse du prince était enceinte et sur le point d’accoucher. Elle met au monde une petite fille. Elle prie Saint Sarkis et dit :

L’enfant grandit. Vers l’âge de sept huit ans, elle voit un jour un vieillard à la barbe étincelante debout dans les roseaux. Elle court prévenir sa mère .

Le mère dit :

- Appelle-le et fais le entrer. Je suis sûre que c’est Saint Sarkis.

L’enfant prend le Saint par la main et le fait entrer. Le vieillard bénit l’enfant :

Souris l’été la neige tombera

Souris l’hiver la rose fleurira

Secoue le pied droit l’or cherra

Secoue le pied gauche l’argent cherra.

Sur ces mots, il disparaît.

L’enfant grandit. Elle devient une jeune fille à marier.

Elle secoue le pied droit, il en sort de l’or

Elle secoue le pied gauche, il en sort de l’argent.

Quand elle sourit, les murs et le plafond se couvrent de roses et de basilic.

La nouvelle se répand dans le monde entier.

D’un pays lointain, un roi envoie des messagers pour faire venir cette jeune fille et la marier à son fils.

On lui prépare son trousseau et on l’envoie, accompagnée d’une servante.

Cette servante, en secret, avait emmené sa fille avec elle.

Elles passent par une région désertique. La fille du prince a soif, elle dit à la servante :

La servante s’éloigne et revient en disant :

La jeune fille dit :

La servante arrache les deux yeux de la jeune fille et lui donne une goutte d’eau. Elle la prend par la main et l’abandonne dans une bergerie.

Puis elle habille sa fille comme une princesse, la pare, et elles repartent.

Elles marchent, elles marchent, et arrivent dans la ville du roi.

Là on marie le prince avec la fausse princesse. On fait la noce ; pendant sept jours et sept nuits on mange, on boit et on festoie.

Il y avait un pauvre homme qui avait sept filles aveugles. Un jour qu’il allait dans les champs chercher des mauves pour les vendre afin d’acheter du pain pour ses filles, il entre dans cette vieille bergerie. Il voit une jeune aveugle qui sanglotait dans un coin. Il lui dit :

- J’ai sept filles aveugles, si je t’emmène ça fera huit. Dieu m’en saura peut-être gré. Je vais aller voir ce qu’en pensent mes filles, et je reviendrai.

Les filles s’écrient :

La plus jeune dit :

- Papa chéri, va la chercher. Je partagerai mon pain en deux ; elle est malheureuse, il ne faut pas qu’elle reste là-bas, elle pourrait mourir.

Mais l’homme ne va pas chercher la jeune fille, il la laisse là-bas.

La malheureuse pleure beaucoup, des larmes comme des grêlons. A quoi bon ?

Un jour, son fiancé, parti à la chasse, passe par là.

Il entend un bruit de pleurs, il entre dans la bergerie, il voit une jeune fille, il s’en approche…(il la viole) puis la laisse et s’en va. Le diable l’avait dévoyé.

La jeune fille se lamente :

- Mon malheur ne suffisait donc pas ! cette vilenie s’y est ajoutée !

A force de pleurer, elle finit par s’endormir. Dans son sommeil, Saint Sarkis lui apparaît et dit :

Là, deux hirondelles vont venir s’abreuver, elles feront tomber deux plumes, tu les ramasseras, tu les tremperas dans l’eau, tu mouilleras tes yeux et tu seras comme avant.

A l’aube, l’homme arrive et dit :

L’homme l’emmène à la fontaine, la jeune fille ramasse les plumes, les mouille et se frotte les yeux, elle se lave et, par la grâce de Dieu, elle redevient comme avant. Saine et sauve.

Ils se mettent en route. La jeune fille secoue son pied droit,il en jaillit de l’or ; elle secoue son pied gauche, il en jaillit de l’argent. L’homme les ramasse et les met dans son cabas. Et voilà qu’au lieu d’herbes, il rapporte ce jour-là de l’or et de l’argent à la maison !

Le vieux, tout joyeux fait un tas d’achats pour ses filles. La petite dit :

- Papa chéri, tu vois ? est-ce que je ne t’ai pas dit d’aller chercher cette pauvre fille, et que je partagerais mon pain avec elle ?

Les grandes filles dirent :

- Conduis-nous aussi à cette fontaine, que nous nous lavions et que nous recouvrions la vue !

 

Neuf mois, neuf jours, neuf heures et neuf minutes plus tard, la fille du prince s’agenouilla et mit au monde un beau petit garçon.

A la vue de cet enfant, la jeune mère sourit, et dès qu’elle sourit, les murs et le plafond de la maison du vieil homme se couvrirent de roses rouges et de basilic.

Le vieil homme s’étonna, le voisinage l’apprit, la rumeur se répandit de village en village, puis de ville en ville, jusqu’à la ville du roi.

Le fiancé  de la jeune fille, le fils du roi, en entendit parler. Le cœur battant, il dit à la fille de la servante :

La servante arrive aussitôt et dit :

Le prince n’ose pas s’opposer à ces dires. Mais la servante sent bien qu’un jour ou l’autre cette affaire va rebondir. Elle envoie donc un valet chercher un bouquet de roses chez le vieillard. Dès que le prince sort, elle en garnit les murs. Elle dit à sa fille :

Le prince arrive, il voit les roses. Elles étaient toutes fanées. Il est surpris.

 

 

La maison du vieillard devient un lieu de pèlerinage. De tous côtés, les gens affluent.

Le prince en est informé, il y va aussi, il voit que les murs et le plafond sont couverts de roses.

A chaque fois que la jeune femme sourit, les fleurs fanées tombent et des fleurs fraîches viennent les remplacer. Si elle secoue le pied droit, il en sort de l’or, si elle secoue le pied gauche, il en sort de l’argent. Et quand il voit l’enfant sur les genoux de sa mère, il meurt d’envie de le prendre dans ses bras.

Le prince interroge la jeune femme. Elle lui raconte son histoire, son départ pour épouser un prince étranger, sa soif, la cruauté de sa servante, son abandon et son déshonneur, l’apparition de Saint Sarkis dans son rêve, sa guérison miraculeuse par l’eau de la fontaine, et la bonté du vieil homme qui l’a recueillie comme sa fille.

Le prince dépose un baiser sur son front, prend l’enfant sur ses genoux se réjouit et dit :

Le prince emmène sa femme et son fils dans sa demeure. Il fait attacher la servante et sa fille à la queue d’un cheval lancé au galop.

 

Que Saint Sarkis protège tous les malheureux, ainsi que les conteurs de cette histoire et les auditeurs !

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