"Vers Bitlis avec William Saroyan" (suite)

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Par Bédros Zobian

Traduction Louise Kiffer

Et enfin… Bitlis


Couverture du livre Saroyan regarde de tous côtés, il engage la voiture dans un chemin bordé d'arbres:

Voici les "kavaks" (peupliers, en turc), voici les arbres, ceux-là je les connais tous.

Loussi m' a raconté tout ça.

Saroyan arrête la voiture. Devant, au milieu de la route, il avait vu une tortue qui avançait selon son habitude. Il sort de la voiture, soulève la tortue et la dépose au bord de la route. Il dit:

Cette tortue aussi est une Bitlistsi, comme moi. Je ne veux pas qu'elle meure sur cette route. Puis il se remet en route.

Peu après, la ville de Bitlis apparaît. L'eau de Bitlis jaillit dans le défilé et arrive au centre ville. La ville s'étend des deux côtés du défilé, sur les versants, elle a un site magnifique.

Je vis le moment le plus important de ma vie, dit Saroyan. Vous voyez ces immeubles, ils sont tous construits avec de belles pierres. Je les connais tous, sauf naturellement les récents. On m'a tout raconté au sujet de ces lieux, et tout est beau tel qu'on me l'avait raconté. Regardez mes enfants, dit-il, si on tourne ce coin à droite on doit voir le grand rempart de la forteresse d'Alexandre

Il se tait un instant, puis dit:

Mon père Arménag, ma mère Takouhi, Loussi, Mihran et tous mes ascendants, ont marché en ces lieux, ont passé par ces chemins…Mes aïeux ont été enterrés ici. Cela a une grande signification. Tu comprends, n'est-ce pas ? Nos racines se trouvent ici. Elles ne sont pas en Amérique. C'est la raison pour laquelle moi je dis toujours que je suis Bitlistsi.

L'automobile s'était un peu avancée, nous avions tourné le coin désigné par Saroyan, nous étions entrés dans la ville.

Voici le mur! Voici le mur ! le mur d'Alexandre. Je vous l'avais bien dit. Je sais tout ça, et je connais tout ça ! Bitlis est très belle. Plus belle que je ne l'imaginais. Ils peuvent dire tout ce qu'ils veulent au sujet de Bitlis, moi j'aime beaucoup cette ville.

Suivant la voiture de nos guides, Saroyan conduit et entre dans le marché de Bitlis. Il était évident qu'ils l'attendaient.

A peine est-il sorti de la voiture, qu'une foule nombreuse l'accueille avec des applaudissements.

Il y a là le bâtiment de la mairie. Le Maire Adil Chéréfanoglu, a quitté son bureau de travail et est descendu devant la porte d'entrée, pour accueillir personnellement le célèbre invité.

Nous montons tous ensemble dans la salle de la mairie qui est pleine d'une foule de Bitlistsis.

Le Maire souhaite la bienvenue.

Saroyan, visiblement très ému, s'exprime difficilement.

Honorable Maire et chers Bitlistsis, j'ai du mal à le croire, que je suis finalement arrivé à Bitlis. Tout au long de ma vie, j'ai entendu parler de cette ville et du village de Dzabergor. Pendant des années j'ai voulu venir ici, et finalement aujourd'hui j'ai réalisé mon rêve. J'espère que vous me comprenez. Les nôtres nous avaient raconté de si belles choses que j'avais peur, en voyant Bitlis, d'être déçu. Je suis heureux de dire que j'ai trouvé la ville encore plus belle que je l'avais supposé. Maintenant, je sens qu'ici, je suis venu chez moi. La foule ici me donne le droit de penser ainsi. Je sais que mon peuple, ma famille, mes nombreux amis, ont vécu ici sur ces terres, ont marché dans ces rues. Par conséquent, je veux moi aussi marcher en ces lieux, je veux passer et marcher dans les mêmes rues.

Saroyan, les larmes aux yeux, adresse ses remerciements pour le chaleureux accueil qu'il a reçu .

Le Maire, répondant à ces paroles de Saroyan, et à ses chaleureuses déclarations, dit que comme tous les Bitlistsis, lui aussi est très heureux en ce moment, en voyant dans Bitlis un concitoyen aussi renommé que Saroyan.

Le Maire offre une cigarette à Saroyan. La cigarette est la fierté des habitants de Bitlis, ils se sentent fiers, et le considèrent comme un grand geste d'hospitalité.

Saroyan, bien qu'il eût ces derniers temps, complètement arrêté de fumer, ne pouvait pas refuser, et n'a pas voulu refuser.

Aussitôt, on lui roule une cigarette du tabac de Bitlis, on la donne à Saroyan, qui l'aspire jusqu'au fond de ses poumons.

Ah ! quel honneur est-ce là ! dit-il. Où l'expédiez-vous ?

Le Maire explique que le tabac de Bitlis est célèbre, et particulièrement celui de Goultig, où se préparent aujourd'hui les cigarettes renommées de Turquie, "Harman".


On offre le thé. Saroyan, tout en fumant sa cigarette, boit son thé.

Ah! dit-il, maintenant je comprends que je suis un Bitlistsi. Bien que je sois américain, je me suis toujours rappelé que j'étais avant tout de Bitlis.

Pendant toutes ces conversations, je voyais que le tailleur Salahaddine restait toujours à côté de moi et me suivait. Je n'arrivais pas à trouver une explication à cette attitude. A chaque instant, il avait une question à me poser, ou avait un commentaire au sujet d'une question.

Salahaddine était de nouveau à côté de moi, quand le Maire parlait de tabac et de Goultig. A cet instant, il s'était approché de mon oreille et m'avait chuchoté:

Tu dois sûrement être au courant. Avant la première guerre mondiale, de nombreux Arméniens vivaient dans ces parages. C'est pour cela, comme tu vas le voir qu'il y a partout dans cette ville des ruines d'églises arméniennes. Il en était de même à Goultig, où il y avait environ 500 familles d'Arméniens. C'étaient eux les premiers qui avaient introduit le tabac là-bas. Quand ils sont partis, le village pendant un certain temps est resté vide, et l'industrie du tabac est morte. Puis après quelque temps, les nôtres sont venus des villages voisins et ont recommencé ce travail.

Bien qu'ayant accueilli au début cette présence avec un certain doute, ses explications m'ont redonné confiance. Je commençais à être tranquillisé, quand je le voyais à ma gauche ou à ma droite.

Quel était son vrai but ? Il avait fallu attendre plusieurs heures pour que je comprenne enfin le véritable motif de son intimité.


Saroyan et moi ne sommes pas restés très longtemps avec le Maire. Saroyan voulait marcher dans les rues de la ville. Mais avant de pouvoir réaliser son désir, on lui a rappelé que le gouverneur de Bitlis l'attendait. Il fallait encore s'acquitter de cette obligation, nous devions rendre visite au gouverneur.


Le Maire, au moment des adieux, avait invité Saroyan à déjeuner. Saroyan avait accepté cette invitation avec plaisir.

L'immeuble du gouverneur de Bitlis se trouvait au centre de la ville, dans le marché, alors que le bâtiment de la Direction s'élevait sur les hauteurs de la ville.

Nous remontons dans la voiture et nous commençons à grimper par les rues étroites de la ville. Quand nous arrivons au bâtiment de la Direction, nous trouvons là aussi toute une foule de Bitlistsis.


Le Gouverneur de Bitlis était un grand jeune homme sympathique, il s'appelait Nousret Boudountch. Entouré de ses amis de Bitlis, il nous attendait devant la porte, et accueillit avec le sourire son invité Saroyan. Il. nous fait monter dans son bureau. Saroyan commence à parler, il dit que présentement il est très heureux de sa visite à Bitlis et surtout d'avoir fait la connaissance de M. le Gouverneur. Il ajoute : Je suis sûr que le Vali Bey aussi est fier d'être gouverneur de Bitlis. C'est un bel endroit, ici. Je suis content d'avoir eu personnellement l'occasion de constater la véracité de tout ce que j'avais entendu au sujet de Bitlis. Le Gouverneur, à son tour, exprime ses remerciements à Saroyan pour ses impressions sur Bitlis, et ajoute:

C'est pour nous un grand plaisir de voir Saroyan à Bitlis, comme je le vois. Il a assez de connaissances sur Bitlis, sa beauté naturelle et son histoire. Nous sommes heureux qu'en venant ici, il ait pu réaliser son vieux rêve. Je suis sûr qu'en écrivant ses impressions sur Bitlis, il va faire plaisir à tous les Bitlistsis.

Le gouverneur veut encore offrir à Saroyan une cigarette de Bitlis. Un concitoyen ouvre aussitôt une boîte de tabac et se prépare à lui rouler une cigarette. Saroyan intervient immédiatement.

Donnez-moi la boîte, je vais la rouler moi-même.

Il prend avec ses gros doigts le mince papier de cigarette, le remplit de tabac et le roule avec une telle dextérité qu'il étonne tous les assistants. Au même moment, le Gouverneur aussi avait roulé une cigarette.

Moi, j'avais arrêté de fumer, depuis déjà un bon moment, mais je suis si ému d'être venu à Bitlis que je n'ai pas voulu refuser aux habitants de Bitlis.

Moi aussi, dit le Gouverneur, ça fait 12 jours que j'avais arrêté de fumer, je fume maintenant en l'honneur et à l'occasion de la visite de Saroyan.

L'un des assistants parle du climat de la ville.

Depuis 40 ans, nous n'avions pas eu autant de neige. Cet hiver, toutes les routes ont été bloquées. Il y a même eu un moment où les paysans ont été ensevelis sous la neige. Alors, notre Gouverneur Bey a fait des kilomètres pour faire déblayer les routes et leur venir en aide.

Saroyan apprécie cette action et ajoute:

J'ai remarqué, à leur visage, la satisfaction des habitants . Comment est leur vie ?

Comme partout, répond le Gouverneur, il y a des riches et des pauvres. En 1912, il paraît qu'il y avait 56 000 habitants dans les environs, par la suite leur nombre a diminué. Depuis sept ou huit ans, il y a de nouveau une augmentation de population. Il y a eu la déportation, et au contraire ils ont commencé à revenir des autres lieux. Par conséquent, les gens ont raison d'être satisfaits.

En général, quelles sortes de travaux font-ils ?

Cela change selon les différents endroits. Mais la plupart des gens s'occupent d'agriculture ou d'élevage..

Saroyan soudain change de sujet.

J'ai entendu dire qu'il y avait ici autrefois des troubadours, des conteurs de "destan" (épopées). Est-ce qu'il en reste encore ?

Il y en a naturellement. Nous en avons un qui a près de 70 ans.

Saroyan cette fois parle des "Bitlistsis"

Eux, dit-il, aiment beaucoup leur ville et leurs concitoyens. Moi aussi, quand je vais à Paris, à Londres ou en Californie, dès que je rencontre un concitoyen de Bitlis, je suis heureux, je le serre dans mes bras. Les natifs de Bitlis sont habiles, travailleurs, spirituels et joyeux, c'est ce qu'on m'a raconté, et je vais maintenant avoir l'occasion de les connaître. Nos anciens racontaient que pour leur finesse d'esprit les Bitlistsis, les Vanétsis et les Mchétsis organisaient souvent des rencontres et que les Bitlistsis étaient toujours victorieux.

Le Gouverneur raconte les travaux qui ont été réalisés pour relier Tatovan, Mouch à l'Anatolie et dit que l'avenir de Tatovan est très brillant, et que dans peu de temps il va s'épanouir.

Saroyan continue à défendre Bitlis.

Si beau que soit Tatovan, si amélioré, Bitlis sera toujours plus belle. New York, Chicago, peuvent être de grandes et belles villes, mais à mon avis, Bitlis est plus importante.

Et changeant de nouveau de sujet, il demande:

Avez-vous de bons fruits ici ?

Des abricots, des mûres blanches, des pommes, des poires et aussi un peu de raisin. Nous avons aussi un arbre appelé "bitim aghadje" qui, implanté, va nous donner des pistaches. Dans les environs de Moutk, l'an dernier, nous avons greffé 8000 arbres, et nous avons réussi. Pour 1964, nos prévisions sont de 12000 arbres, et en 1965, nous prévoyons d'élever ce chiffre à 100 000. Ainsi Moutk aussi va beaucoup s'enrichir.

Je vois que vous travaillez beaucoup à enrichir Tatvan et Moutk. Mais dites-moi, que faites-vous pour ma Bitlis. Avez-vous un projet précis ?

Bien sûr que nous en avons ! Que Monsieur Saroyan ne se fasse pas de souci. Nous essayons d'enrichir tout cet environnement. Pour Bitlis notre espoir est dans le tabac de Goultig, si nous arrivons à arranger cette affaire.

Pendant ce temps, un serviteur nous avait apporté à tous du café. Saroyan, après avoir bu son café, avait, comme d'habitude, retourné sa tasse. Peu après, il lève la tasse, regarde dedans, essaie de lire quelque chose, de trouver un pronostic, puis il dit:

Ma tasse à café prédit un grand avenir à Bitlis…

Elle exprime ses bons sentiments, répond le gouverneur.

La visite était terminée. Le gouverneur et ses employés accompagnent Saroyan jusqu'à la porte, et demandent à être photographiés.

Dehors, quelques représentants de la nouvelle génération demandent à rencontrer Saroyan.

D'accord, dit Saroyan, si vous voulez, bavardons ici-même.

Non… une minute, dit un jeune homme. Il court vers un café et rapporte 3 ou 4 chaises, nous prie de nous asseoir, lui-même s'assoit, ainsi au milieu de la rue.

C'est mieux comme ça, dit-il. Nous bavarderons, et ces gens pourront nous écouter. La foule s'était rassemblée autour de nous et l'assemblée la plus originale du monde eut lieu…



(Ce récit est un extrait du livre en arménien – auteur: Bédros Zobian

"Tébis Bitlis William Saroyani héd" édité par les Editions Aras à Istanbul.)

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