Le vendeur de journaux d'Erévan
  Le vendeur populaire marche prudemment et attend le printemps.

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Par Julia Hakobyan
Reporter à ArmeniaNow

Traduction Louise Kiffer

 

Le vendeur de journaux d'ErevanLes habitants d'Erévan qui prennent le métro y rencontrent forcément ce vieux vendeur de journaux. Et ceux qui lui parlent au moins une fois se rappelleront certainement un vieil homme, avec un pardessus aux couleurs passées par le temps, un petit bonnet, et un sac lourd  pendu autour du cou ou sur l'épaule.

C'est peut-être le dialecte de l'homme qui attire l'attention des gens – un vendeur de journaux dans le métro qui parle l'arménien occidental, avec un accent français, ce n'est pas banal. Ou peut-être que les gens qui regardent le vendeur se déplacer en équilibre instable sous son sac pesant se rendent compte qu'il est trop vieux pour ce travail. Les uns achètent par sympathie; les autres par respect.

Kevork Davidov dit qu'il ne sait pas pourquoi les gens l'aiment; mais il sent leur attitude chaleureuse et essaie de leur répondre à son tour avec respect.

Il est originaire d'Istanbul.  Bien qu'il soit venu en Arménie il y a quarante ans, son dialecte n'a pas beaucoup changé. Il est diplômé du Lycée français d'Istanbul, et bien qu'il n'ait pas parlé français, ni turc depuis presque un demi siècle, il se rappelle parfaitement ces langues.

En Arménie, Kévork a été diplômé de l'Institut Polytechnique. Pendant plus de trente ans il a travaillé comme ingénieur à "Hayélectramékéna", la plus importante usine d'électricité d'Arménie soviétique. Il était chef d'équipe, chargé de la fabrication de génératrices d'électricité. Il dit qu'il ne lui serait jamais venu à l'idée qu'un jour il vendrait des journaux.

"Certains disent que je suis trop vieux pour travailler" dit Davidov. D'autres disent que j'ai de la chance d'avoir au moins ce travail. Je ne sais pas. Tous deux ont raison. Je suis vieux, le travail est dur, et pourtant je suis heureux d'avoir ce travail et de pouvoir gagner un peu d'argent."

Kévork Davidov a 85 ans. Il a commencé à vendre des journaux en 1992, quand le pays devait survivre au blocus et à l'effondrement économique. Il était déjà pensionné à l'époque, mais une pension minuscule ne suffit pas à couvrir les besoins vitaux.

Le vendeurIl se lève tous les jours à 6 heures. La marche jusqu'au métro du Square de la République lui prend une heure. Les gens plus valides le font en un quart d'heure environ.

"Si je prenais le bus, ce serait plus facile pour moi", dit-il, "mais payer 200 drams pour le transport tous les jours ne serait pas rentable pour moi, c'est la moitié de ce que je gagne en un jour. C'est pourquoi je suis obligé d'aller à pied".

Son meilleur jour est le jeudi, quand paraît le programme TV de la semaine suivante. Sinon, ce qu'il gagne le plus provient des journaux qui contiennent des mots croisés ou des puzzles, une passion qui  s'est emparée des Arméniens au cours des dernières décennies.

Kévork vit avec sa fille et la tante de sa fille. Quand sa femme est morte, lui et sa fille ont pris en charge la sœur de sa femme, qui a maintenant 82 ans. Sa fille Arménouhie est célibataire. Elle est médecin et travaille dans des polycliniques, à temps partiel, mais son salaire n'est pas  beaucoup plus élevé que la pension de son père. Elle gagne 20 000 drams, et l'hiver, son salaire couvre à peine les dépenses d'électricité.

"Si nous chauffions l'appartement au gaz, ça reviendrait moins cher. En outre, nous aurions plus chaud, parce que ce petit radiateur consomme beaucoup d'électricité et ne chauffe pas bien. Mais pour installer le gaz, il faudrait que je vende un million de journaux" dit Kévork avec sourire et amertume.

Arménouhie est contre le fait que son père travaille. Elle dit qu'elle se fait énormément de souci quand il sort, mais n'arrive pas à lui faire changer d'avis.

"Il a travaillé toute sa vie, et maintenant c'est dur pour lui de rester à la maison. De plus il veut m'aider d'une certaine façon avec ce qu'il gagne."

Kévork dit qu'il a l'intention de travailler tant qu'il pourra marcher.  Malgré des conditions sociales difficiles, il ne se plaint pas de sa vie.

"Ce dont j'ai besoin, c'est le printemps, quand les rues ne seront pas glissantes ni dangereuses; et un métro plein de gens de bonne humeur qui m'achèteront mes journaux.".

sources: 
http://www.armenianow.com/?action=viewArticle&IID=1065&CID=1483&AID=1311&lng=arm
http://www.armenianow.com/?action=viewArticle&CID=1483&IID=1065&AID=1311&lng=eng