VERS TEL-DEHEB
(Extrait des souvenirs de mon père Hrant Sarian)

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Avril 1918 - Les réfugiés arméniens mouraient peu à peu de faim.
Chaque jour, le nombre des morts était effroyable.

Mon père était à Zahlé. Il avait été requis pour le service civil de l'armée, appelé "amélé tabouri", ( lui qui avait payé si cher le "bédél" pour être exempté du service militaire) Affecté à des travaux de terrassement, il menait une vie désolée, loin de sa famille.

Ma mère était toujours à l'hospice de Hama avec ma petite sœur et mon jeune frère. Ils étaient dans un grand khan très sale, et se nourrissaient d'épluchures de fruits et de légumes que mon petit frère allait chercher dans les poubelles.
En outre, ils étaient couverts de poux.
Aussi ma mère décida-t-elle d'aller à Alep. On disait qu'il y avait de nombreux ateliers là-bas.

Un jour, un inspecteur de l'Ittihad nommé Kémal Bey vint de Damas et ordonna péremptoirement d'expulser tous ceux qui refusaient d'embrasser la religion musulmane. Ceux qui exprimaient leur désapprobation furent envoyés dans les déserts de Jérusalem. C'étaient principalement des curés (Kahana, supérieur d'un couvent) et quelques pasteurs protestants.
Cette "conversion" n'était en fait qu'une formalité dérisoire. Il n'y avait pas de circoncision, seulement changement de nom. C'est ainsi que je fus nommé Youcef, ma mère Kiamilé, et mon frère Arif.
Le lendemain, nous fûmes convoqués dans une immense mosquée, des centaines de réfugiés arméniens étaient venus de tous côtés, surtout des natifs de Nicomédie et de Cilicie.

Un profond silence régnait dans la mosquée. Je me faufilai à travers la foule et me plaçai devant.
Un mollah, gros et gras, était assis sur l'autel. Son fez, enveloppé d'un grand turban blanc était posé sur la table. Il récitait d'une voix essoufflée des versets du Coran et invitait la foule à répondre: "amin".
Moi, dans mon insouciance, je me mis avec quelques autres jeunes à crier "Amin!" de toutes mes forces. Les vieilles femmes derrière nous, nous donnaient des coups de coude pour nous faire taire.

Puis les gendarmes vinrent chercher les jeunes filles arméniennes. Elles restèrent emprisonnées pendant quelques jours, puis furent conduites à Homs dans les ateliers nationaux, au travail de la laine. On apprit qu'elles avaient dû subir toutes sortes de violences.

Les réfugiés arméniens préféraient mourir plutôt que continuer cette horrible existence, où le pain, le pain sec, était la principale obsession.

Nous avions appris depuis longtemps la nouvelle du massacre de Der-Zor. Nous avons rencontré des gens qui avaient réussi à s'échapper de la gigantesque tuerie, et qui nous ont raconté en détail ce qui s'était passé réellement…
Nous avons aussi vu passer des Tcherkesses avec des vêtements aux cols ornés d'initiales arméniennes, qui trahissaient leur participation aux pillages et massacres.

Un triste jour d'avril, le fils aîné d'Abdo Agha, Ibrahim, me demanda si je voulais aller travailler à la campagne avec son père. (C'était un homme très riche qui possédait sept villages)
J'acceptai avec plaisir et j'allai aussitôt prévenir ma mère.

Dès le lendemain, je me présentai au domaine familial des Tchitchéks. L'Agha m'attendait, monté sur un cheval alezan, une couverture de soie blanche à la main.

Au fond de la cour, se tenaient plus d'une soixantaine d'Arabes miséreux, hommes et femmes en guenilles appelés à l'accompagner.
Il fit un geste de la main, et aussitôt les "moissonneurs" (que les Arabes appelaient Havassid) sortirent de la cour. Je me joignis à eux et nous nous mêmes en route.

Le soleil était au zénith lorsque nous fûmes hors de la ville, marchant toujours très vite derrière le cheval de l'Agha. Moi je courais sans arrêt, j'étais hors d'haleine. Les autres devaient avoir l'habitude, ils ne semblaient pas souffrir autant que moi.
Je remarque qu'ils sont pieds nus; ça va peut-être mieux ? j'enlève mes sandales et me mets à marcher à grands pas sur le chemin qui se rétrécit.

J'ai faim, mais à la vue des autres, je me tais. Je transpire abondamment. Et les poux qui me torturent aussi. J'écarte de ma figure les nuées de grosses mouches qui nous accompagnent. Je marche, perdu dans mes pensées.
De temps en temps, je fredonne un chant arabe pour me donner du courage. Au loin, on entend les cris des chameaux, puis les grelots d'une caravane qui passe derrière les collines.

L'Agha est bien à son aise sur son cheval, mais nous, nous n'en pouvons plus.

Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes au village, qui comptait à peine 25 à 30 maisons.
L'Agha nous a introduits dans un grand hangar vétuste qui donnait de plain-pied dans la rue principale.

Quant à lui, une grande maison à un étage, et plusieurs pièces, lui était réservée.

Des paysans, hommes et femmes, ayant appris l'arrivée de l'Agha, lui apportèrent de petits paniers de beurre, du miel, du yaourt dans des outres, et autres aliments, comme cadeaux de bienvenue.

Il faisait nuit lorsque le chef du village vint nous distribuer à chacun une galette d'orge. Puis il nous ordonna de coucher là. En quelques minutes, nos minces galettes furent avalées et chacun s'étendit par terre.

Mes compagnons, habitués à cette vie, eurent vite fait de ronfler sous leur "aba" (couverture) mais moi je n'arrivais pas à dormir.


(extrait de "Etchér Hayatchintch sarsapnérén" (pages des cauchemars de la suppression des Arméniens) parus dans Haratch en 1935 sous forme de feuilletons.

Traduction inédite de Louise Kiffer.

Nous remercions M. Maurice Kelechian d'avoir eu la gentillesse de nous préciser ce que signifiait Tel-Deheb, et la situation de ce village, avec les cartes adéquates.
Tel signifie: colline et Deheb: or
Le village est situé près de Hasakey en Syrie, où vivent aujourd'hui de nombreux Arméniens