Passion au-delà de la tombe: Ashot Tadévossian, l'admirateur du grand poète d'Arménie a une place spéciale dans son cœur pour Parouyr Sevak (1924-1971 – ndt)

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Par Gayane Abrahamian
Reporter à ArmeniaNow

Traduction Louise Kiffer

 

"Tu as prédit la lumière avec "Que la lumière soit",
Les loups de Moscou t'ont dit 'Tais-toi'
Mon doux Parouyr devenu Sévak,1
Je garde ton cœur depuis plus d'un quart de siècle,
Et je continuerai – à moins que je meure.
Je suis un agneau perdu sans toi : que puis-je faire ?"

Ashot Tadevossian a écrit ces lignes pour le poète qu'il admirait, Parouyr Sévak. Ils étaient amis. Et Tadévossian était un admirateur. Sévak – considéré comme l'un des plus grands poètes d'Arménie – a ravi le cœur de Tadévossian avec ses poèmes.

Et Tadévossian a volé le cœur de Sévak – littéralement.

"Sévak était la grandeur même, et sa place était auprès des autres grands du Panthéon. Quand j'ai appris que le Comité Central avait décidé de l'enterrer dans son village natal, j'ai pensé que je devais prendre son cœur pour le faire enterrer plus tard au Panthéon" ( Le Panthéon est un cimetière d'Erévan où de nombreux Arméniens célèbres sont enterrés).

L'ancien juge, l'avocat Ashot Tadévossian, 77 ans,  est ému lorsqu'il parle de Sévak, il boit à sa mémoire, et se rappelle le jour terrible du 17 juin 1971, quand il apprit que le poète était mort d'un accident de voiture.

"J'étais perdu. J'ai compris qu'ils l'avaient tué et maintenant, sans vergogne, ils
 ne voulaient pas l'enterrer au Panthéon. Aussi ai-je décidé de prendre le cœur de Sévak par tous les moyens, et de le garder jusqu'à ce qu'ils soient d'accord pour lui donner une place au Panthéon", dit Tadévossian.

Pour réaliser son plan, Tadévossian a passé trois jours et trois nuits près de la morgue. Comme il le dit, ses amis étaient les cigarettes, le cognac et les larmes.

"Il y avait là trois médecins:  la porte s'ouvrait fréquemment et je pouvais voir les corps de Sévak et de sa femme, de l'autre côté du linceul qui pendait".

L'admirateur attendait une occasion favorable pour approcher le docteur, et lui adresser son étrange demande.

"J'ai remarqué tout à coup que le docteur avait extrait le cœur de Parouyr. Profitant de mon autorité de juge, je suis entré et j'ai demandé à tout le monde de sortir de la pièce; je me suis approché du docteur, qui tenait toujours le cœur dans sa main", se rappelleTadévossian.

Le docteur n'était absolument pas d'accord, il disait que j'étais un juge et que je voulais le conduire au tribunal. J'étais perdu à cause de mon excitation. Tenant la tête de Sévak, je lui ai demandé de me remettre le cœur, pour l'amour de Sévak. Je me suis allongé sur le sol taché de sang et  me suis mis à ses pieds pour le supplier.

Le docteur céda seulement quand Tadévossian mit la main à sa poche et sortit tout son argent. Ce dernier acheta le cœur honnête et bon de Parouyr Sévag avec un pot de vin.

Tadévossian a gardé le cœur de son héros chez lui pendant dix ans, dans un coin décoré de fleurs et du portrait du poète. Des cierges y brûlaient nuit et jour. Puis il le déplaça dans son bureau, où il passait la plus grande partie de son temps.

"Son dernier livre, 'Que la Lumière soit' est en face de moi; il ne l'a jamais vu. Ce livre a été la cause de la mort de Sévak. Il lui a fallu six mois pour obtenir l'autorisation du titre. Sévak disait qu'on lui demandait d'intituler le livre:
'Les Ampoules de Lénine' (le terme avait été introduit pendant l'électrification des bâtiments dans l'Union Soviétique, pour symboliser le progrès, l'amélioration de la vie et de l'instruction après la Révolution bolchévique)".

Publié en 1971, "Que la Lumière soit" fut littéralement traduit en russe et envoyé à Souslov (membre du politburo du Comité central, responsable de l'idéologie à l'époque de Brejnév). Souslov haïssait les Arméniens et interdit la diffusion du livre. Sévak fut réduit au silence quelques mois plus tard.

Tadvossian s'excite de nouveau. Il se prend la tête dans les mains et dit d'une voix tremblante: "Oh, Sévak est ma douleur, depuis 34 ans, je ne me suis pas consolé de sa perte. Ma souffrance ne s'apaisera pas tant que son cœur ne sera pas enterré".

L'époque soviétique est passée, mais Tadévossian n'a toujours pas réussi à convaincre les autorités de faire enterrer le cœur de Sévak au Panthéon.

"J'ai senti que je ne pourrais pas résoudre ce problème tout seul, c'est pourquoi j'ai remis le cœur au Musée de la Littérature, puis je l' ai fait déplacer au Musée du Génocide. Les directeurs des musées ont fait appel aux organismes responsables, à plusieurs reprises, mais en vain", dit Tadévossian.

"Le cœur troublé de mon Sevak a besoin de repos; il a souffert quand il était en vie, il le font encore  souffrir".

Un groupe d'intellectuels arméniens, comprenant Sylva Kapoutikian, Zori Balayan, Sos Sargsyan, ont adressé il y a plusieurs années, une lettre ouverte aux autorités, pour demander d'enterrer le cœur du poète au Panthéon.

L'écrivain Zori Balayan dit: "Quelle insensibilité on doit avoir pour ne pas répondre aux gémissements continus du poète. Ne pas résoudre ce problème est un péché".

Tadévossian est désespéré. Il a peur de ne pas vivre assez longtemps pour voir la tombe de son poète favori au Panthéon. Sa seule consolation est d'avoir écrit un livre en l'honneur de Sévak.
Ce livre sera bientôt publié:" Sévak dans mon Cœur et des mes Souvenirs"

Et Tadévossian a laissé des instructions pour les conditions de conservation du cœur, s'il ne devait pas être enterré avant sa propre mort.

"Si mon Sévak ne trouve pas une place au Panthéon avant ma mort, j'ai dit à mon fils d'enterrer son cœur avec moi, l'ayant placé au-dessus de mon cœur".

Sources:
http://www.armenianow.com/?action=viewArticle&AID=1243&lng=arm&IID=1058
http://www.armenianow.com/?action=&lng=eng

Le CRDA  et NETARMENIE ont consacré un chapitre à Parouyr Sévak:
http://www.crda-france.org/fr/5culture/poesie/sevak.htm
http://www.netarmenie.com/culture/poesie/sevak.php
Brève biographie, photos, un poème traduit.

Le livre "Que la Lumière soit" a été traduit par Denis Donikian

(www.acam-France.org)
Titre : Que la lumière soit ! / auteur(s) : Parouir SEVAK -
Editeur : Parenthèses
Année : 1988
Imprimeur/Fabricant  58-Clamecy : Impr. Laballery
Description : 197 p. couv. ill. 24 cm
Collection : Collection Armenies ISSN = 0248-5877
   
   
Sujets : Poésie
ISBN : 2863640402
Bibliothèque : Catalogué à la Bibliothèque Nationale de France
   
 


Commentaire :
Que la lumière soitLes poètes... "Nous vivons une époque telle / Que ces gens-là... il faut les plaindre." Dans l'oeuvre du poète arménien Parouïr Sévak, Que la lumière soit ! fait figure de recueil testamentaire. Mais c'est le bouffon de toutes les sociétés qui parle : "Otez vos masques !" C'est l'amoureux de l'amour qui exalte le "miracle ordinaire" : "Comme si la vie tout à coup fut lavée /, De la boue qui la couvre". De sorte que l'homme tout compte fait s'interroge : "Je me mets à croire en la justice / Au point qu'il me semble... que je mourrai de mort naturelle..." Hélas non ! Mais loin des conformismes obligés et des rhétoriques artificielles, le poète habite enfin sa voix, atteint sa propre humanité, grâce à cette liberté que lui offre sa vocation.
 Littéralement il "prend la parole".

Enfin, pour les lecteurs qui lisent l'arménien, le site ci-dessous
contient une vingtaine de poèmes de Parouyr Sévak en arménien

http://users.freenet.am/~poetry

En Arménie:
http://www.hyurservice.com/tours/wednesday_fr.html

Maison-musée de Parouyr Sévak: Zangakatoun (Le clocher) est la patrie du poète. Il a construit sa maison et planté son jardin qui des années de suite allaient pleurer sur sa tombe leurs larmes silencieux et discrets. Un sentier mène du jardin vers la maison où on peut voir les objets personnels du grand poète et suivre l'histoire de sa vie. Une grande fresque orne le mur de la maison racontant des destins inséparables du poète Sévak et du peuple arménien.

 

1)  Sév en arménien: noir (la couleur)
    Sévak : encre noire   ou:  aux  yeux noirs