Le statut des infidèles dans l'Empire ottoman

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Extrait de "The Burning Tigris" ("Le Tigre en flammes") de Peter Balakian
Traduit par Jean-Pascal Bernard – Ed. Phébus


Depuis leur basculement dans la sphère ottomane au XIVème siècle, les sujets arméniens et chrétiens étaient officiellement qualifiés de dhimmis – sujets non musulmans vivant sous la protection du pouvoir turc – et stigmatisés comme giaours. Au XVIIIème siècle, les Turcs avaient réparti les Arméniens, peuple conquis, en différentes communautés appelées millets. Dotées d'une relative autonomie administrative, celles-ci avaient compétence sur les affaires internes telles que les règles du mariage et de l'héritage, ainsi que la construction des écoles et des hôpitaux. Mais cette autonomie se payait au prix fort et un historien compara le régime de protection des dhimmis à un système de racket.

En fait de discriminations, les chrétiens et les juifs n'avaient quasiment aucun droit dans la société turque pré-Tanzimat. Si les communautés arméniennes disposaient et tribunaux et de prisons, et pouvaient instruire des affaires civiles opposant par exemple un chrétien à un musulman, en revanche un Arménien se trouvait totalement démuni face à la justice islamique. Lorsqu'un musulman obtenait de comparaître devant le tribunal religieux (le sheriat mehkeme), la déposition d'un non-musulman perdait ipso facto tout crédit – quand elle était seulement possible. Le musulman n'avait qu'à jurer sur le Coran et l'affaire était entendue. Autrement dit, les dés étaient pipés dans l'ensemble des dhimmis, et l'ampleur des vols, des extorsions, tout comme des viols, et des enlèvements tolérés par le système judiciaire ottoman, enfermait les Arméniens dans un danger permanent.

La vulnérabilité des Arméniens tenait aussi à certaines dispositions les privant de moyens de défense physique. Interdits d'armes, ils faisaient des proies faciles pour les Turcs et les Kurdes. L'armée étant ouverte aux seuls musulmans (pour la défense de l'Islam), les chrétiens étaient exemptés de service militaire et n'occupaient de ce fait aucune place au sein des instances militaires; ils étaient exclus de la classe guerrière, de ses savoirs et de ses techniques. Sans compter qu'on leur imposait la "levée des garçons" ou devshirme: le pouvoir arrachait des enfants à leur famille pour les convertir à l'islam et les enrôler dans l'armée ou l'administration ottomanes.

Le système fiscal n'était pas le dernier levier d'oppression et d'exploitation des minorités. Comme tous les chrétiens – mais aussi les pays musulmans -, les Arméniens étaient soumis au système des fermiers généraux: l'Etat confiait la levée de l'impôt à qui lui promettait les plus grosses rentrées, suite à quoi le candidat retenu organisait ses propres percepteurs, ce qui encourageait la corruption et les extorsions en tout genre. Les chrétiens devaient en outre s'acquitter d'une capitation (impôt par tête) spéciale, qui fut par la suite convertie en taxe d'exemption militaire. Enfin, les Arméniens payaient la "taxe d'hospitalité" au vali (gouverneur), laquelle consistait à nourrir et à loger pendant trois jours par an "tout agent public ou individu se présentant comme tel".

Autre fardeau réservé aux Arméniens: le kishlak, ou obligation d'hébergement d'hiver, qui autorisait les Kurdes et les Turcs à s'installer avec famille et bétail dans les foyers arméniens durant les longs mois d'hiver. L'intrusion de nomades kurdes dans ces habitats exigus devenait vite invivable et un invité armé pouvait non seulement piller la maison, mais violer ou enlever les femmes du foyer en toute impunité. Les dhimmis étaient également tenus à des codes de conduite très réglementés. En public, un Arménien devait marquer son respect devant un musulman; il devait descendre de cheval au passage d'un sujet islamique, et porter une tenue distinctive.

D'une manière générale, la vie des Arméniens était entre les mains capricieuses du vali, des seigneurs féodaux ou des chefs de tribu, qui exerçaient une forte emprise sur les populations musulmanes locales. Ainsi, dans telle province, dirigée par un vali clément, les Arméniens jouissaient d'une certaine quiétude quand dans telle autre ils subissaient les pires injustices – comme dans la région d'Afyon, où l'on décréta que tout Arménien osant parler dans sa langue natale se ferait trancher la langue, en vertu de quoi des générations entières d'Arméniens apprirent uniquement le turc.

A la fin du XIX ème siècle, encouragés par le sultan, les dirigeants des provinces orientales autorisèrent les collectes arbitraires: les percepteurs officiels passaient une seconde fois chez l'habitant en prétendant que l'impôt n'avait jamais été payé, ou bien les chefs kurdes prélevaient leurs propres taxes soi-disant au nom du gouvernement central. A cela s'ajoutaient les versements "de tranquillité" aux chefs turcs, afin qu'ils empêchent leur communauté d'agresser ou de ravir les femmes arméniennes, et en cas de rivalité réelle ou supposée entre deux clans kurdes, les Arméniens payaient chacun des deux pour qu'il les protège de l'autre.

P.H. Massy, vice-consul britannique dans la ville d'Adana, écrivit avec lucidité:

"La population arménienne se trouve oppressée de toutes parts par un système de gouvernement qui lui ôte les moyens de circuler librement, de gagner sa vie, d'éprouver un sentiment de sécurité pour les personnes et les biens, même par les chemins les plus fréquentés. Les impôts frappent sans merci, y compris les plus pauvres. Les prisons sont remplies d'hommes innocents, qui y croupissent pendant des mois sans être jugés".

L'ethnographe britannique William Ramsey, un passionné de civilisation turque qui passa plus de dix ans sur le terrain, montra ce qu'impliquait la qualité d'infidèle:

"La loi turque (…) était synonyme d'indicible mépris (…) Les Arméniens (et les Grecs) étaient des chiens, des porcs (…) bons pour les crachats quand leur ombre frôlait un Turc, bons pour les humiliations, des paillassons pour se décrotter les pieds. Imaginez l'inévitable résultat de plusieurs siècles d'esclavage, à essuyer insultes et mépris, des siècles où rien de ce que possédait l'Arménien, ni ses biens, ni sa maison, ni sa vie, ni sa personne, ni sa famille, n'était sacré, n'échappait à la violence – une violence irraisonnée, gratuite – et quand y résister de manière violente signifiait la mort."

Le nœud du problème – aussi bien dans les Balkans que dans les provinces orientales d'Arménie – était le statut juridique, politique et social des chrétiens de l'Empire Ottoman. Autrement dit: un chrétien pouvait-il être l'égal d'un musulman ? la question fut constamment soulevée par les minorités chrétiennes et les puissances européennes, jusqu'à ce que l'élite dirigeante ottomane réponde d'un vibrant "non". Un non qui allait prendre les formes les plus cruelles…



Peter Balakian "Le Tigre en Flammes" – Le génocide arménien et la réponse de l'Amérique et de l'Occident.

Traduit de l'anglais (Etats Unis) par Jean-Pascal Bernard – Ed. Phébus
Pages 61 à 64.