"... On ne sait jamais ..."
D'une maison en flammes à un sous-sol

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Par Marianna Grigoryan, reporter à ArmeniaNow - N° 45 25/11/05

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Il s'accrochait aux genoux de son père. Ses quatre soeurs étaient pendues à la jupe de leur mère. Les maisons à droite étaient en flammes. A gauche, c'était la mer, où les Turcs jetaient les Arméniens.

D'Adana à Izmir, d'Izmir en Grèce par mer. Les images de "la route pour échapper aux Turcs" de leur Adana natale ont été gravées pour toujours dans la mémoire de Vartan qui avait trois ans.

La vieil homme, qui a maintenant 91 ans, se rappelle qu'il voulait monter dans les bateaux sur la rive, les bateaux qui sauveraient sa famille de sept personnes et les conduiraient en Grèce.

"J'étais petit, je ne pouvais pas tout me rappeler, mais je me souviens très bien de certaines choses" dit Vartan. "Je me rappelle les immeubles en flammes et le feu, les cris des gens, et les yeux horrifiés de mes parents. Mon père me serrait contre lui de toutes ses forces pour me protéger de tout. J'étais le benjamin de la famille - le seul garçon".

C'est en 1917 que s'ouvrit la première page de l'histoire de l'exode de la famille Vartanyan.

Errant dans le passé de sa vie, Vartan se rappelle comment ses parents faisaient leur possible pour échapper au danger, comment ils ont laissé tout ce qu'ils avaient, leur renommée et leurs occasions, et pris le chemin de l'exode pour sauver les enfants.

"Voici le seul papier qui reste du passé de mon mari": la femme de Vartan, Gyul, prend un document avec une photo, d'un vieux sac tiré d'une minable petite valise. La photo est celle de la famille de Vartan, et le document atteste qu'ils vivaient à Adana. Il comporte des remarques au sujet des membres de la famille et précise leur religion.

"Tout était sens dessus dessous, mon père regardait ça et là, et mes soeurs, Orjine, Angèle, Verjiné et Joséphine, serraient la main de ma mère Elisabeth pour ne pas se perdre sur la route. Puis, disaient mes parents, beaucoup s'étaient perdus en route", raconte le vieil homme, faible. "Ce document est le seul que mes parents conservaient soigneusement".

Dans la pièce du sous-sol, sombre et humide, accompagné par le tic-tac de l'horloge sur le mur, Vartan Vartanyan, cloué au lit, retourne en esprit vers son passé, il se rappelle son père, sa mère, les difficultés et les détails des privations de l'enfance, laissée derrière lui.

"Je ne me rappelle pas comment était notre maison à Adana, mais je me rappelle que mon père était un homme estimé, célèbre pour sa fabrication du pastirma et du soudjoukh. Nous avions une boutique où il faisait et vendait le pastirma et le soudjoukh, je me souviens très clairement de ses instruments et de ses gestes, il me permettait de l'observer quand j'étais petit" dit le survivant.

Echappé de justesse d'Adana, Vartan Vardanyan dévoile, du brouillard et des souvenirs de l'histoire de son passé, la première fois qu'ils ont perdu leur maison, et ont atteint la Grèce, en traversant le feu et la mort.

"Mes ancêtres n'étaient pas très riches, mais ils étaient travailleurs et essayaient de faire quelque chose avec rien, et vivre", dit-il à voix basse, en levant l'index. "C'est typique des Arméniens. C'est pourquoi ils ont pu surmonter toutes les épreuves".

Le premier asile que les Vartanyan ont trouvé se trouvait en Grèce, où ils ont passé sept ans. Plus tard, leur père Hampartsoum a décidé de partir pour la patrie.

Arrivés en Arménie, les Vartanyan ont vécu à Artik pendant un certain temps.

"Nous ne parlions pas la même langue que les autochtones. Ma mère parlait principalement en turc, et les gens d'Artik ne nous traitaient pas très amicalement à cause de cela" se rappelle Vartan. "C'est pourquoi nous avons décidé de déménager à Erévan."

A Erévan, Vahan se mit à pratiquer le parachutisme sportif. En 1939, il fut mobilisé dans l'armée soviétique et alla se battre contre la Finlande; et en 1941, il fut requis pour la Deuxième Guerre Mondiale.

Pendant la guerre, il fut blessé par un obus. Toutefois, ses blessures ne l'ont pas empêché d'avoir une famille de quatre enfants.

La plupart des habits suspendus aux murs humides sont couverts de moisissure, et le seul lien qui pourrait le relier à la vie extérieure - le poste de radio de production soviétique - est cassé.

Dans la pièce qui est un mélange de passé et de présent, le passé prédomine. Un chapeau de soldat, appartenant à Vartan qui s'est arrangé pour revenir de la guerre, est accroché au mur. Il fait froid dans ce sous-sol, et la seule chose qui réchauffe les coeurs des personnes âgées, c'est leurs souvenirs.

Sur le lit se trouvent les médailles, les félicitations avec la signature du Président, en commémoration du soixantième anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.

"J'ai créé et construit au cours de ma vie. J'étais un homme fort, et je pensais que ma puissance suffirait pour tout, mais j'ai été cloué au lit. Il y a quatre ans, mon fils est mort dans un accident, et ma vie est devenue absurde. Ma femme et moi vivons dans ces conditions" dit Vartan."J'ai encore appris quelque chose dans mes vieux jours, que la vie est une chose dans laquelle il faut s'attendre à ... on ne sait jamais quoi".

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Traduction Louise Kiffer

Source : http://www.armenianow.com/?action=viewArticle&AID=1225&lng=eng&IID=1057

Source : http://www.armenianow.com/?action=viewArticle&IID=1057&AID=1225&lng=arm