En Arménie de Pablo Neruda

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Nous volons maintenant vers une terre laborieuse et légendaire. Nous sommes en Arménie. Au loin, vers le sud, la cime neigeuse de l’Ararat domine son histoire. C’est ici que, selon la Bible , l’arche de Noé s’arrêta pour repeupler la terre. Entreprise difficile si l’on songe que l’Arménie est rocailleuse et volcanique. Les Arméniens ont cultivé leur sol au prix de sacrifices inimaginables et, dans l’Antiquité, ils ont élevé leurs lettres et leurs arts au plus haut niveau. La société socialiste a donné un développement et un épanouissement extraordinaires à cette noble nation martyrisée. Durant des siècles, les envahisseurs turcs ont massacré et réduit en esclavage les Arméniens. Chaque pierre des déserts, chaque dalle des monastères a une goutte de sang arménien. La résurrection socialiste de ce pays a été un miracle et le plus grand démenti, infligé aux gens de mauvaise foi qui parlent d’un impérialisme soviétique. J’ai visité en Arménie des filatures qui emploient cinq mille ouvriers, d’immenses travaux d’irrigation et d’énergie, des industries puissantes. J’ai parcouru de bout en bout les villes et les terres d’élevage et je n’y ai vu que des Arméniens et des Arméniennes. Je n’ai rencontré qu’un seul Russe, un ingénieur solitaire aux yeux bleus, parmi des milliers d’yeux noirs de cette population basanée. Il dirigeait une centrale hydro-électrique sur le lac Sevan. La superficie du lac, dont les eaux sont évacuées par le seul lit du fleuve, est beaucoup trop vaste. L’eau précieuse s’évapore sans que l’Arménie assoiffée réussisse à utiliser ses possibilités. Pour aller plus vite que l’évaporation on a élargi le fleuve. On réduira de cette façon le niveau du lac et, en même temps, les eaux du fleuve ainsi récupérées alimenteront huit centrales hydro-électriques, des industries nouvelles, des usines d’aluminium, assurant par ailleurs l’éclairage et l’irrigation du pays tout entier. Je n’oublierai jamais cette usine hydro-électrique construite sur la rive du lac dont les eaux transparentes reflètent le bleu inoubliable du ciel. Quand les journalistes m’ont demandé mes impressions au sujet des vieilles églises et des monastères de leur pays, je leur ai répondu en exagérant : « Il y a une église que j’aime par-dessus tout : c’est la centrale hydro-électrique, le temple au bord du lac ».

J’ai vu beaucoup de choses en Arménie, mais je pense que la ville d’Erivan, toute de tuf volcanique et harmonieuse comme une rose, est la plus belle. Inoubliable aussi a été ma visite au centre astronomique de Buirakan, où j’ai contemplé pour la première fois l’écriture des étoiles. On y capte la lumière tremblotante des astres ; des mécanismes très délicats écrivent au fur et à mesure les palpitations de l’étoile dans l’espace, établissant ainsi une sorte d’électrocardiogramme du ciel. Sur ces graphiques, j’ai pu observer que chaque étoile a son écriture personnelle, tremblante et fascinante, encore qu’indéchiffrable pour mes yeux de poète terrestre.

 

Au zoo d’Erevan, je suis allé droit à la cage du condor, mais mon compatriote ne m’a pas reconnu. Il était dans un coin de sa cage, chauve, avec ses yeux sceptiques de condor sans illusions, de grand oiseau livré à la nostalgie de nos cordillères. Je l’ai regardé avec tristesse car je savais que moi j’allais regagner ma patrie et que lui resterait à prisonnier jusqu’à sa dernière heure.

 

Mon aventure avec le tapir fit différente. Le zoo d’Erivan est l’un des rares à posséder un tapir d’Amazonie, cet animal extraordinaire, avec un corps de bœuf, un long nez, et de petits yeux. Je dois avouer que les tapirs me ressemblent. Ce n’est là un secret pour personne.

Le tapir d’Erivan somnolait dans son enclos, près de la lagune. En m’apercevant, il m’adressa un regard d’intelligence ; il n’était pas impossible que nous nous soyons déjà rencontrés au Brésil. Le directeur me demanda si je voulais le voir nager et je lui répondis que je voyageais à travers le monde pour ce seul plaisir . On ouvrit devant lui une des portes. Il me jeta un coup d’œil plein de bonheur et s’élança dans l’eau, en s’ébrouant comme un cheval marin, comme un triton velu. Il se redressait en sortant tout son corps hors de l’eau, plongeait en soulevant une houle tempétueuse, réapparaissait ivre d’allégresse, soufflait et resoufflait, puis recommençait à toute vitesse ses acrobaties inimaginables.

Nous ne l’avions jamais vu aussi content, me dit le directeur du zoo.

 

Au cours du déjeuner que m’offrit la Société des Ecrivains, j’évoquai dans mon discours de remerciements les prouesses du tapir des Amazones et j’avouai ma passion pour les animaux. Je n’ai jamais manqué de visiter un jardin zoologique.

Dans sa réponse, le Président déclara : « Quel besoin avait Neruda d’aller visiter le zoo ! Il lui suffisait de venir à notre société des Ecrivains pour rencontrer toutes les espèces. Nous avons ici des lions et des tigres, des renards et des phoques, des aigles et des serpents, des chameaux et des perroquets. »