Noms bizarres et arbres volants

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Par Khatchig M.

Traduction Louise Kiffer

Elle était en train de lire un livre.

Quand il s'agit des affaires d'autrui, je ne suis jamais un type curieux. Mais quand on tient un livre,  il y a des chance que j'aie envie de savoir ce qu'on lit. Après avoir remarqué les mouvements de mon cou pour essayer en vain de voir la couverture du livre qu'elle avait dans la main, elle décida de satisfaire ma curiosité.

- "Les Misérables" dit-elle, avec un parfait accent français.
- "Je l'ai lu quand j'avais 14 ans" ai-je dit.
Sentant immédiatement que mes paroles pouvaient être comprises comme : "oh, vous auriez dû lire ça il y a bien longtemps", j'éprouvai le besoin d'ajouter:

- "Et évidemment j'ai compris très peu de ce que je lisais alors".

- "je ne souciais pas de livres" à cet âge, dit-elle. Et tendant la main :

- "Natalie", dit-elle

-"Et moi, Khatchig. Ravi de faire votre connaissance".

(Permettez-moi d'interrompre cette conversation pour vous dire qu'habituellement, au moment où je me présente à un non-arménien, sa première réaction est de demander l'origine de mon nom, qui sonne bizarre. Cela, naturellement, après m'avoir demandé de le répéter plusieurs fois. Une amie allemande, me dit un jour que de la façon dont elle avait retenu mon nom la première fois que nous nous étions rencontrés, elle s'était dit que ça ressemblait au bruit qu'on fait quand on éternue…)
Mais je m'écarte du sujet.

- "Et que faites-vous dans la vie quand vous ne flânez pas dans Harvard Square"? demanda-t-elle.

Un peu déçu qu'elle ait ignoré mon nom, je répondis:
- "J'écris".

- "Je suppose que c'est ce qui arrive quand on se réveille un matin à l'âge de 14 ans et qu'on se rend compte qu'il n'y a plus aucun bon livre à lire"  remarqua-t-elle.

- "Ouais, et après avoir réfléchi un brin, on se rappelle cette citation d'allumer une chandelle au lieu de maudire l'obscurité".

Elle sourit.

- "Etes-vous sûre  de  ne pas vouloir m'interroger sur mon nom ?" insisté-je.

- "Comment cela" ?

- "Khatchig"

- "Pas vraiment, c'est un beau nom. C'était le nom de mon grand-père"

J'aurais dû m'en douter.

- "Hay es ?"  (tu es arménienne ?)

- "Maman est arménienne"

- "et vous ?"

- "Maman est arménienne. Papa est américain. Ils ont divorcé quand j'étais encore un embryon. Mon père est retourné à Boston. Je suis née en France, et j'ai été élevée comme une Française, je suppose que ça ne me fait rien; mais vous savez, une Française…"

Elle a continué: elle était une jeune fille à Marseille, une étudiante à Paris,  une touriste à Boston. J'essayais de me concentrer seulement sur ce qu'elle disait, mais en vain. Je me disais: "Je ne devrais pas demander aux gens s'ils sont arméniens. Même pas quand ils se promènent avec un T-shirt marqué "Proud to be Hye" (fier d'être arménien) et un drapeau tricolore".

Je reçois souvent des réponses bizarres.

Comme ce qui m'est arrivé une fois,  j'étais avec deux amis arméniens universitaires – dont l'un a publié un livre sur l'identité nationale arménienne – nous avons loué une voiture et avons roulé de Salzbourg en Autriche à Munich en Allemagne. Après nous être promenés dans le centre ville, nous avons décidé de nous arrêter dans un café. Nous avons passé commande, et tout en parlant entre nous en arménien, nous nous dirigions vers une table vacante, lorsque nous avons entendu le caissier demander:

- "Etes-vous arméniens ?"

Je me suis dit immédiatement: Oh ! on peut trouver des Arméniens partout. Et j'ai pris de vitesse mes amis en répondant avec enthousiasme:

- "Oui ! Etes-vous arménien aussi ?"

- "Non, c'est mon père qui l'est".

Tant pis pour l'enthousiasme ! J'ai laissé mon sourire s'évanouir, et me suis dirigé vers notre table, en pensant à l'apocalypse, Armaguédon, le jour du Jugement dernier…

Ce soir-là, mes amis ont dû supporter de m'entendre répéter sans arrêt: "Je ne suis pas arménien, c'est mon père qui l'est". J'essayais de trouver un sens à ces paroles, mais ma frustration m'en empêchait. Je murmurais :"Un million et demi d'Arméniens ont marché vers leur destruction, pour que leur enfant dise qu'il n'est pas arménien, c'est son père qui l'est."

J'en sais un peu plus maintenant. J'essaie de comprendre Natalie et ce jeune au café de Munich. J'essaie de comprendre comment les circonstances de la vie, nos tentatives d'avoir une vie plus facile et moins compliquée, et nos choix personnels peuvent nous mener loin de nos racines Je comprends pourquoi quelquefois les gens ont besoin de renoncer à leurs racines pour pouvoir voler. Avez-vous déjà vu un arbre voler ?

Les grands-parents de Natalie et ce jeune dans le café – probablement des survivants du Génocide arménien, exactement comme la plupart des Arméniens de la Diaspora de cette génération – ont été chassés de leurs maisons, de leur pays natal, et se sont efforcés de revitaliser leur nation décimée, dans des pays d'accueil. Ils ont fait cela pour être sûrs qu'il y aurait toujours des gens qui diraient: "Je suis arménien…" non pas par obligation, ni parce que le sort avait fait de leurs parents des Arméniens.

 

 

Source:
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AWOL (Armenian Weekly On-Line)

Volume 72, No. 49, December 9, 2006