La mentalité arménienne
Devenir une part consciente de la terre mondialisée.

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Interview de Heranoush Khachatryan, anthropologue et chef du département gouvernemental arménien des minorités et des questions religieuses.

Par Anahit Khechoyan

Traduction Louise Kiffer

 

Qu'entendons-nous par "mentalité arménienne" lorsque nous en parlons ?

C'est une question à laquelle il est difficile de répondre. Quand on dit "arménien", on pense probablement aux Arméniens d'Arménie. mais la mentalité arménienne est créée par la totalité de la nation arménienne. Malheureusement, nous avons presque toujours, sinon toujours jusqu'à un certain point, vécu sur trois plans différents. Nous avons souvent été divisés dans deux pays, nous avons toujours eu une Diaspora et en outre une grande partie de nos intellectuels ont fait leurs études en Europe, en France, Allemagne et Russie. Aussi, il semble que ces îlots de pensée arménienne se soient répandus à travers le monde et soient le fondement de la mentalité de la nation arménienne. Mais si nous regardons la réalité de l'Arménie, nous verrons encore différentes couches et différentes opinions. C'est dommage, mais il y a deux groupes en Arménie aujourd'hui. L'un est l'élite sociale, politique et économique, des gens riches, à un degré plus ou moins grand, et l'autre, ce sont les pauvres. Ces groupes se haïssent les uns les autres, et sont opposés à l'apparence les uns des autres et à leurs principes de comportement. Ceci étant, il est difficile de parler d'une mentalité collective. On pourrait dire, sous certaines conditions, que les questions nationales servent de base à une mentalité, sont les fondements d'une manière de penser, mais ces deux groupes voient ces problèmes très différemment.

Par exemple, il pourrait y avoir aujourd'hui un groupe de gens qui, à cause d'intérêts économiques, pensent que le problème du Karabakh devrait être résolu le plus vite possible, sans aucune condition (du moment que les routes soient ouvertes et que leurs intérêts financiers soient préservés) tandis que l'autre segment de la société continue à vouloir que d'autres conditions sérieuses soient remplies. Et, si l'on suppose que ce problème est l'une des questions nationales les plus importantes, alors même dans ce cas on a des opinions différentes.

Aujourd'hui, un sujet sensible qui est discuté dans les média est que notre objectif numéro 1 devrait être d'éduquer les Arméniens conformément aux valeurs arméniennes. En même temps, notre ligne de conduite politique nous mène directement vers les valeurs européennes. De ce point de vue, notre mentalité  est divisée. La majorité de la société lutte pour la préservation des valeurs culturelles ethniques ou soutient passivement la préservation de ces valeurs. D'autres, au contraire, essaient de se débarrasser de cette culture "protectrice".

Jusqu'à quel point les valeurs libérales sont-elles acceptables pour les Arméniens ?

Historiquement, les valeurs libérales ont toujours été acceptables pour les Arméniens. Je pense que si une nation n'a pas franchement une tendance vers le despotisme, alors les valeurs libérales ne lui sont pas étrangères et elles produisent en conséquence un progrès socioculturel, sinon économique. Ce qu'est le libéralisme aujourd'hui, et comment il est compris, est une autre question. Je pense que nous avons encore un problème là. Le libéralisme aujourd'hui est perçu comme un moyen de libéralisation économique. Je ne suis pas contre cela, et je ne pense pas que la majorité de notre peuple le soit. Ce qui est important est la façon dont cela se passe. Nous accordons nos faveurs économiques à un groupe, et alors nous n'avons plus une économie de marché libre, mais plutôt un procédé gouvernemental d'allocation de ressources. C'est probablement pour cette seule raison que le libéralisme paraît étranger et inacceptable à la majorité de notre nation. Il est dommage que le véritable libéralisme, avec ses principes, soit mis de côté et soit même en butte à l'hostilité.

Y a-t-il un désir aujourd'hui d'assurer une coexistence pacifique entre les vieilles traditions et la nouvelle réalité ?

Je ne pense pas qu'il y ait une conscience politique de cette question, mais je crois qu'il y a aujourd'hui un processus autogéré qui essaie d'y parvenir. Maintenant, vous pourriez dire qu'il existe un équilibre en politique. En particulier, le Parti Nationaliste Républicain et le parti Tashnagtsoutioun (qui souligne toujours son dévouement  pour la libération nationale) ont une présence significative au Parlement et au Gouvernement. Néanmoins, parmi l'élite politique, un groupe domine, qui a adopté de nouveaux standards de comportement politique, parce que même les forces politiques qui représentent les principes nationalistes militaristes, sont plus favorables aux mesures correspondant aux normes de conduite politique dictées par les nécessités politiques actuelles.

Nous avons dans notre société une philosophie monopolisatrice. Je comprends que notre nation tende aussi à avancer le long du chemin qu'elle s'est créé. De ce point de vue, le chemin que nous suivons fait résonner nos attributs nationaux. Mais récemment, ce chemin nous a enseigné de nouvelles et différentes valeurs, et il y a un conflit entre notre nouvelle vision de la culture et du style de vie et nos vieilles conceptions traditionnelles. Je crois qu'en réalité nous sommes partisans des valeurs pragmatiques (occidentales), mais récemment nous nous sommes persuadés que nous préférons des valeurs plus spirituelles (orientales). Je pense que cette ambiguïté est l'une des raisons de nos problèmes.

Où allons-nous et que fait le Gouvernement en ces temps difficiles pour trouver la bonne direction ?

Je ne vois pas de programme capable de modeler l'avenir du pays. Je pense que les réformes économiques de notre pays sont insuffisantes et sont faites trop brutalement. Un jour peut-être, au  prix de grandes souffrances spirituelles et physiques, atteindrons-nous un certain niveau de prospérité matérielle. Ainsi le problème qui se pose à notre pays sera-t-il résolu. Mais je pense que nous aurions pu prendre un autre chemin avec moins de pertes et davantage de réussites.

Je pense aussi que le Gouvernement fait des choses qui profitent aux membres du Gouvernement et à leur entourage, au lieu d'améliorer, jusqu'à un certain point, nos relations intérieures et extérieures. Mais surtout il ne sert que lui-même. C'est la vision mondiale. Et que fait la société ? Est-ce que la société a formulé des demandes politiques ou culturelles ? Nous avons un nombre immense d'organisations non gouvernementales, dont le travail se fait principalement sous les ordres de différents organismes internationaux. Je ne dis pas que c'est mal. Mais ces organisations internationales atteignent leurs buts, et nous devrions également atteindre les nôtres. Par exemple, le chemin que nous devons suivre. Devons-nous améliorer notre pays nous-mêmes ou devons-nous ajuster nos relations avec nos voisins selon les règles de ces organismes internationaux ? Elles ne sont pas mauvaises ces règles. Ce que je dis, c'est comment pouvons-nous faire en sorte de préserver nos propres intérêts, nos valeurs humaines, notre compréhension et notre plan pour l'avenir. Il faut que nous pensions à la façon de continuer à vivre dans cette région.

Est-il possible de ne pas perdre notre identité nationale et d'être intégrés simultanément dans le processus général de mondialisation ?

Oui, c'est possible. Je ne vois rien de mal dans le processus de mondialisation. Tout au long de l'histoire, il y a eu des processus similaires et ils ont toujours servi des besoins spécifiques, y compris les valeurs humaines. Au fond, la mondialisation a plusieurs effets positifs. Par exemple, plus les peuples du monde partagent des normes culturelles communes, moins il y aura de conflits. Mais la mondialisation est aussi un processus politique. Et la mondialisation d'aujourd'hui n'atteint pas ses buts. Les grands pays, les pays développés, ne cherchent que leurs intérêts économiques; ils amassent des ressources rares, et renforcent la loi et l'ordre uniquement pour se protéger des menaces futures. Et même si nous employions toutes nos capacités mentales à éviter ce processus politique, nous ne réussirions pas à l'éviter. Dans ce cas, je crois, notre tâche consiste à comprendre notre place dans le processus. Il y a mille et une options. Puisque le processus est une menace pour ceux qui sont comme nous, alors il nous est possible de devenir conscients de la nécessité de nous unir. Mais malheureusement, c'est presque impossible dans notre région. Ne fût-ce que dans un avenir proche. Il est plus réaliste de nous concentrer sur nos mécanismes d'auto préservation. Là nous pouvons déterminer comment nous y prendre et, par exemple, ne pas créer de conflits avec d'autres pays, mais simultanément résoudre nos problèmes. Parmi ceux-ci, citons également la préservation de notre ethnie. Il nous faut trouver un moyen de nous connecter à la culture mondiale. Comme ce qui a été fait lorsque nous avons accepté le christianisme. Nous avons préservé notre façon de voir le monde, nos valeurs culturelles, mais nous sommes également devenus une partie du monde chrétien. De même, nous avons trouvé une place dans la culture indo-européenne. Et de la même façon, nous avons des similitudes avec la culture du Caucase. Et pour le monde extérieur aujourd'hui, nous représentons une unité, les Caucasiens, malgré notre diversité et nos différences. En réalité, ce sont des réussites pour nous. Si nous comprenons ces phénomènes, alors nous deviendrons une part consciente de la terre mondialisée, tout en étant une part du patrimoine culturel caucasien, chrétien et indo-européen. Dans ce cas, peut-être trouverons-nous aussi notre place dans les relations économiques mondiales, ainsi que dans la science et les autres domaines.

 

Source: http://www.hetq.am/eng/interview/0510-hkharatyan.html