Les Alliés sont en Arménie

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"...C'est une martyrologie écrite par un homme victime lui-même, un quart de siècle plus tard, du même sort...Humilié en tant que Juif par le port de l'étoile jaune (malgré sa conversion au catholicisme en 1915) atteint dans les membres de sa famille dont plusieurs furent déportés, Max Jacob attendait de subir lui aussi le martyre: arrêté le 24 février par la police allemande, il fut conduit à la prison d'Orléans puis au camp de Drancy où il devait mourir le 5 mars 1944 dans une exemplaire sérénité".
Extrait du Journal Erebouni

Max Jacob par Modigliani

 

Max Jacob assassiné

par Paul Eluard

1941

Max Jacob vient d'être assassiné par les Allemands. Max Jacob a eu contre lui son innocence, innocence : la candeur, la légèreté, la grâce (du coeur et de l'esprit, la confiance et la foi. La plus vivace intelligence, la véritable honnêteté intellectuelle. Il était, avec Saint-Pol-Roux, un de nos plus grands poètes.

Né le 11 juillet 1876, à Quimper-Corentin, Max Jacob, qui vint de bonne heure se fixer à Paris, s'était lié avec les poètes et les peintres les plus ardents et les plus audacieux de notre temps. On a pu dire de lui qu'il fut non seulement poète et peintre, mais précurseur et prophéte : son oeuvre si diverse, où l'ironie laisse toujours transparaitre la plus chaude tendresse et la sensibilité la plus fine, marque une véritable date dans la poésie française. Depuis Aloysius Bertrand, Baudelaire et Rimbaud, nul plus que lui n'avait ouvert à la prose française toutes les portes de la poésie. Entre les poèmes en prose du Cornet à dés et les poèmes en vers du Laboratoire Central, entre les Oeuvres Mystiques et Burlesques du frère Matorel et Le Terrain Bouchaballe, la poésie occupe le domaine entier de la vie parlée, dans la réalité, et en rêve.

Paul Eluard, 1941

LA GUERRE

Les boulevards extérieurs, la nuit, sont pleins de neige ;
les bandits sont des soldats ;
on m'attaque avec des rires et des sabres,
on me dépouille :
je me sauve pour retomber dans un autre carré.
Est-ce une cour de caserne, ou celle d'une auberge ?
que de sabres ! que de lanciers ! il neige !
on me pique avec une seringue :
c'est un poison pour me tuer ;
une tête de squelette voilée de crêpe me mord le doigt.
De vagues réverbères jettent sur la neige la lumière de ma mort.

MAX JACOB « Le Cornet à dés »

 

 

 

 

 

 

Les Alliés sont en Arménie.

Gémis donc, Haiasdan, crie pour qu’on t’entende
Le monde entier, le dos tourné, plante des choux
Ne faut-il pas que l’on achète et que l’on vende
Qu’on se marie et qu’on mettre au coffre des sous.
Mais quel autre que Dieu peut écouter la plainte
D’un peuple tout entier au pied de l’Ararat ?
Il n’est plus de croisés mourant en Terre Sainte !
Il n’en est qu’en esprit et je suis de ceux-là…
Interprète effrayé de la douleur humaine,
Je vous offre les pleurs qu’on verse près de vous
Et le sang de ce prêtre qui s’ouvrit les veines
Le proposant en prix pour apaiser des fous,
Seigneur !…voyez aussi ! je vous offre mes larmes !
Le fer à Ton Côté que je sens dans le mien,
Celui que d’Arméniens a causé tant d’alarmes
Et les bûchers de ces nouveaux martyrs chrétiens !
La douleur de la terre est un gouffre sonore.
Comme tu as souffert, faut-il qu’on souffre encore ?
Pour quelle dette, ô Dieu, une telle rançon ?
Quoi ! le sang de ton fils rougissant le calvaire
N’a-t-il pas des mortels obtenu le pardon ?
Et ne devait-il pas apaiser ta colère ?
Se peut-il Jéhovah, qu’il soit dans ton dessein
Qu’on prenne les enfants de la mère à son sein,
L’épouse à son époux, à son foyer la vierge ?
Qu’on allume un bûcher du prêtre avec un cierge ?
Celui qui t’abandonne appartient au démon
Qui le transperce à la pointe de l’hameçon,
Mais ce peuple arménien écoutait tes apôtres !
Ont-ils comme Jésus sur eux l’erreur des autres ?
L’Eglise dit que les martyrs des premiers temps
Etaient pour affirmer la puissance du Verbe ;
Vous servez-vous, mon Dieu, des bourreaux musulmans
Pour punir les païens d’Occident trop superbes ?
Peuples dont les moissons attendent la faucille
Et chez qui le paysan, le labeur accompli,
Goûte la paix des soirs avec sa famille
Que l’oiseau de l’azur couronne de ses cris,
Laboureurs qui vivez de la chère verdure,
Citadins qui glissez dans les douces voitures,
Ouvriers qui vous reposez du bon travail,
Fonctionnaires qui vous promenez sur le Mail,
Songez qu’il est là-bas un peuple que l’on pille,
Quand il n’a plus d’argent, qu’on lui ravit ses filles,
Qu’on y vit en l’état de siège en temps de paix,
Qu’on y est criminel encore étant parfait,
Qu’on n’y est jamais sûr de posséder une acre,
Ni que demain ne sera pas jour de massacre.
De Diarbékir, mil huit cent soixante-dix-huit,
Au rapport d’un évêque on lisait ce qui suit :
« Les Kurdes ont souillé notre église arménienne ;
Nos biens sont, disent-ils, les leurs, et les chrétiennes
Par la mort seulement échappent à leurs bras.
L’autorité des Turcs ne nous protège pas ;
Ceux dont quelque cachot punit le brigandage
Si c’est un Arménien qui subit son dommage
Le peuple en court ouvrir la porte à deux battants.
Si l’on résiste ‘A mort’ !…s’il faut des combattants
Le carnage ! les boutiques sont dévastées ».
Lisez les feuilles qui en furent publiées !
Les détails sont lassants et n’ont plus rien de neuf.
Soixante-dix-huit ! et quatre-vingt-seize et neuf !
Ce rapport ne dit rien ! les faits sont plus atroces !
On torture au fer rouge ; on fait bouillir les gens ;
On emplit le calice avec des excréments ;
On salit tout objet qui sert au sacerdoce
Et pour insulter Dieu, on insulte l’autel.
Les Gaulois envoyaient des flèches vers le ciel
Mais le Kurde s’enivre ayant sur son épaule
La croix comme un fusil, la chasuble et l’étole !
Il fait un feu vivant de morts et de blessés
D’enfants pris à la chair des épouses enceintes
Et dans l’horrible odeur de bitume enflammé,
Il donne par la danse à la mort une enceinte !
Trois cent mille Arméniens, si l’on ne nous abuse,
Cachant leurs nudités aux yeux quand on pouvait
Comme en un colossal radeau de la Méduse !
Et tous les jours on en laissait ! Il en mourait !
Plusieurs devenaient fous. On vit un certain prince
Mendier ! Souviens-toi ! rien qu’en une province
Cinquante mille veuves, dix mille orphelins,
N’attendaient de la vie autre espoir que sa fin.
« Voisin ! je crois prudent de fermer la boutique ! 
« L’air ne sera tantôt pas bon à respirer.
« Un soldat inconnu, un Kurde à l’œil oblique
« Errait dans le marché ce matin. Le pire est
« Que pour nous il n’est pas de défense possible
« Orfèvre, toi ; changeur, moi ! songe quelle cible !
« Quand on aura vidé nos maisons de nos biens…
« Le bout d’un fusil…pan !…sans juge pour toi, chien !
« -J’enverrai mes enfants…- Tiens ! c’est trop tard, regarde
« Ces fourmis sur les remparts, vois-tu ? c’est des gardes
« Pour tirer sur ceux qui s’évadent par les toits. 
« Le gouverneur ? – ce sera comme l’autre fois !
« Le gouverneur était là-haut sur la montagne
« Et fit servir le soir aux Kurdes du champagne.
« Mon père ! ils l’on coiffé de leur turban maudit
« puis tué pour qu’il fût digne de leur Paradis
« Ce jour-là. Ecoute ! ce coup de feu ! signal.
« Cet autre est la réponse. Ah le glas paroissial ! »
Une affiche en un coin rassemblait les figures :
« Que la population chrétienne se rassure
« Malgré toutes ses plaintes, ses provocations,
« Le vol fait à un Turc d’un bœuf et d’un mouton,
« Moi, gouverneur, dis qu’il n’y aura pas d’alerte
« Pourvu que les portes chez vous restent ouvertes.
« Je garantis encore l’église à ce propos
« Comme asile inviolable et de parfait repos » !
Or, ce n’était que pour simplifier la besogne
Pour que chaque maison ne devînt pas un fort
Pour que chaque amateur trouvât un coffre-fort
Qu’une cave s’ouvrît aux désirs de l’ivrogne.
La foule avec des cris, ô ville, en tes remparts,
Est pareille à l’oiseau qui veut fuir de sa cage :
Ses efforts sont un jeu pour l’enfant campagnard.
Rien ne s’opposera au Kurde qui saccage ;
Les consuls étrangers par hasard sont absents.
Quelqu’un songe à Constantinople, au téléphone…
Innocent ! le coup vient justement du sultan !
Des têtes pour des loups ! des femmes pour des faunes !
Les soldats à cheval avancent insolents
Comme sur un tapis de femmes et de filles ;
On enferme avec soin à part les plus gentilles.
Elles demandent le martyre en gémissant !
Or le pacha qui commanda l’horrible attaque
Avait les ordres du sultan sur sa chabraque ;
On entre par la ruse en un couvent chrétien
Un signal est donné : il n’en reste plus rien !
L’église est un piège et pas une citadelle :
Aucun espoir jamais et dans aucun recours !
Aux marges des vitraux, sur des degrés d’échelle,
Le Kurde ricanant et pareil au vautour
Dans la foule à genoux mouvante et accablée
Choisit son homme et tire et réussit d’emblée.
« Regarde ce vieux-là et son petit marmot !
« Parions qu’ils vont tomber ensemble et sans un mot ».
Et voici la suprême horreur dans la folie !
Des crochets ont montré, dans une boucherie
Des pieds, des bras humains, pendus au bout de chaînes : 
« A vendre, à bon marché, des morceaux de chrétiennes ! »
Le soir, c’est le silence ! en des mares de sang
Ivres, deux Kurdes se disputent un enfant.
Toukilat-Habar-Assar, vainqueur de l’Akhari,
Fit avec son portrait graver au bord d’un fleuve :
« Devant le Dieu Samas, courbe-toi, Naïri ! 
« J’ai conquis ce pays où mon cheval s’abreuve !»
Naïri, c’est le nom qu’avaient tes pâturages,
Tes rochers de volcan et tes vallons sauvages
Avant qu’en souvenir du glorieux Aram
Qu’aima, dit-on, Sémiramis ou Chamiram,
On leur donna celui des chaînes aratiques.
Naïri allait mieux à ces lieux bucoliques
Où le buffle et le cerf emmêlent aux rameaux,
Des oliviers d’argent qui cachent les moineaux,
Leurs cornes ; où le renard fait s’enfuir les cygnes
Sur les lacs reflétant les poiriers et la vigne,
Où le berger laissant à son fidèle chien
Le soin contre le loup de conserver ses vaches
Chante te mort, mouschegh le Mamigonien,
Et les Ar’lesq qui ne punissent que les lâches.
Mais Dieu n’a pas voulu, délicieuse Haïasdan,
Que tu jouisses en paix d’un site verdoyant !
L’Arabe, Tamerlan, le Perse, la Chaldée
Dans des siècles d’exil tour à tour t’ont damnée.
Mais l’armée aujourd’hui de tes envahisseurs
A le drapeau de liberté des nations sœurs !
Je te plains, intelligente et belle Arménie !
Que ma plume trop faible à te plaindre convie
Ceux qui savent combien tes peuples ont souffert
Depuis que les chrétiens commandés par Vartan
Défendaient Jésus-Christ contre les Musulmans.
Depuis que tu demandes aux vainqueurs idolâtres
De respecter la foi que chantent tes vieux pâtres.
La respecter ! Parler de respect à des Kurdes !
Plus que prévaricateurs, les Turcs sont absurdes.
Ils croyaient que malgré les journaux trop bavards
La main de la paix repoussait le cauchemar ;
Ils croyaient que tes monts, Arménie, ont des piles
Franchissables jamais pour des automobiles,
Que la Bourse en ce monde a déprimé les gens,
Et qu’on ne se bat plus que pour question d’argent
Que la diplomatie avait la bouche close
Qu’on s’entêtait partout à voir la vie en rose.
Or, les temps ont changé ! la guerre est dans les airs !
Les Alliés sont tombés chez eux comme un éclair !
Depuis que le canon tonne sur les Carpathes,
Il coupe d’un seul coup les fils des diplomates.
La guerre, c’est pour vous la paix, chrétiens martyrs,
Et l’on va relever les églises de Tyr.
Oui, recherche Haïasdan, ton ancienne limite
Et de tes anciens rois la glorieuse suite.
Tes larmes vont tarir, regarde l’avenir !
C’est apprendre à régner que d’apprendre à souffrir.

MAX JACOB

Avril 1916