Une nouvelle de Krikor Zohrab :
« Doux basilic »

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Traduite en anglais par Tatul Sonentz
Et en français par Louise Kiffer

I.
Immédiatement, j'ai adoré sa chevelure épaisse, et m'asseyant non loin d'elle, j'ai continué à fixer, rassemblée sur sa nuque d'un blanc de neige, la masse noire qui étincelait sous les lampes à gaz disséminées dans le jardin, avec ses reflets luxuriants et pourtant voilés, auxquels mon regard restait cloué.

Que de choses sa chevelure me racontait avec sa qualité modeste et cependant troublante, juste là, sur cette colline !

A distance, mon regard en suivait les contours gracieux, les vagues pulpeuses, minuscules, les mèches indisciplinées, rebelles comme celles de tous les enfants fuyant le peigne, mèches qui ne tiennent pas en place et retombent en bouclettes souples.

Petit à petit, je me familiarisais avec ces cheveux, je les connaissais, je bavardais presque avec eux.

La surprise la plus agréable s'est produite lorsque son visage s'est tourné vers moi. Belle ? Pas forcément, mais une apparence étrangement engageante et gracieuse, avec des yeux las et maussades, comme si elle était restée là où elle avait trébuché et était tombée.

Pour quelle raison ses yeux se sont-ils attardés sur moi pendant un bon moment ? Je ne sais pas, mais il était évident pour moi que son regard me scrutait profondément; il me saisissait, m'évaluait, et par-dessus tout remarquait la lueur d'admiration et d'engouement dans mes yeux. Naturellement, elle a semblé satisfaite de cet examen, car l'apparition et l'éclipse rapide d'un sourire ont été immédiats sur son visage rougissant intensément, comme les rayons pâlissants du soleil couchant qui se dissipent en laissant leurs couleurs s'attarder sur l'horizon.

II.
Plus nous restions là, plus nous sentions nos cœurs unis par les liens d'une intimité inexprimée. Il y avait autour de nous des gens d'âge mûr, le père, peut-être des oncles. Obligée de garder ses distances en leur présence, particulièrement dans cette foule malintentionnée qui remplissait maintenant le Jardin Mohurdar, elle ne pouvait pas se tourner vers moi aussi souvent qu'elle le souhaitait; à chaque fois qu'elle trouvait l'occasion de regarder de mon côté, je pouvais lire sur son visage le tourment d'un besoin refréné de tourner son regard vers moi.

Je faisais face à la créature convoitée dont je rêvais dans mes fantasmes d'adolescent, le symbole de mes vœux, installée là, dans son mystérieux magnétisme.

Elle pouvait, si elle le voulait, ne pas me regarder, ni me sourire; cela n'aurait pas eu d'importance, je continuerais à l'aimer, à la suivre, et à être attaché à son souvenir. Son indifférence d'idole n'aurait pas le moins du monde ébranlé ma dévotion.

Mais je sentais déjà que j'avais de la chance; j'étais convaincu qu'elle n'était pas indifférente à mon égard, et mes propres pensées inquiètes lui traversaient aussi l'esprit.

Elle avait pris un regard songeur, distrait, et regardait fixement la mer qui déployait sa couverture lisse, sans plis, sur laquelle la lune, magnifique dans sa plénitude, saupoudrait des gemmes de diamants scintillants, tandis que dans le calme d'une nuit d'été, les arbres nous entouraient, immobiles jusqu'à leurs cimes tremblantes. C'était un peu comme si l'air nous invitait à une merveilleuse chimère, à laquelle nous nous rendions sans aucune notion du temps.

III.
Il était près de minuit lorsque la foule a commencé à se disperser ; la lune était partie. Ils se sont levés aussi; un imperceptible hochement de tête, une forme personnelle d'adieu, la plus douce pour sa signification exclusive réservée seulement à nous deux.

Je les ai suivis à distance, et en route, j'ai vu sa charmante tête se retourner comme pour chercher quelqu'un.

Ils avançaient d'un pas calme, lent, et je pouvais entendre la voix de son père dans le paisible silence environnant, une voix ferme, autoritaire, exigeant l'obéissance.

Je me sentais déjà désolé pour elle, me demandant combien elle souffrait entre les mains d'un père sévère, une fleur en bourgeon à l'ombre d'un arbre rigide, protégée sans doute des vents ravageurs, néanmoins privée de suffisamment de soleil. Ailleurs, il y en a d'autres, à l'air libre, seules dans la neige et le mauvais temps, auxquelles les adversités et les plaisirs sont accordés en quantité égale.
Laquelle de celles-là est la plus heureuse ?

Je sentais que c'était une fille habituée à se retirer dans une cage. Sa contenance timide m'en avait convaincu. Qui était-elle ? Où habitait-elle ? Ces questions me tourmentaient l'esprit tandis que nous approchions lentement de ce qui devait être leur maison.

Finalement, ils se sont arrêtés en face d'une maison récemment construite, au voisinage de l'Ecole des Frères Catholique. Une minuscule servante, lanterne à la main, a ouvert la porte. J'ai fait encore un autre pas en avant pour être plus près, et avoir pour elle un regard de départ. Le père est entré d'abord, puis, par ordre d'âge, les autres ont suivi. Elle est entrée la dernière et je suis resté seul, dix pas plus loin, dans l'obscurité de la rue.

Puis, j'ai surveillé la maison, sans être remarqué. Sa façade donnait sur la pente du Kush Dil et le ruisseau qui la traversait. Elle avait un certain aspect rural, campagnard. Sur le côté droit, dans la pièce du coin avec la meilleure vue, une lumière est apparue soudain, et je pouvais la voir, elle, de la rue, maintenant avec ses cheveux défaits ; elle est venue un moment à la fenêtre ouverte pour contempler la Baie de Moda, nichée, bien empaquetée entre ses pentes de terre.

Ensuite, la lumière s'est éteinte et soudain je me suis senti dans l'obscurité.

IV.
A quoi penses-tu, toi, la tête entre les mains, assise à ta fenêtre, la brise caressant doucement tes cheveux, alors que je guette d'ici le froid qui circule à travers ses rives ?

Est-ce que tu penses au jeune que tu as rencontré ce soir, l'étranger imaginé que tu allais rencontrer tôt ou tard et qui, dès le premier instant, allait t'apparaître comme un vieil ami intime, exactement comme moi, ici, debout contre le mur, pensant à toi.

Déjà fatigué de mon immobilité monotone, je remonte et redescends la rue, les yeux fixés sur ta fenêtre là-haut. Qu'est-ce que j'attends de toi ? Un simple mot, une phrase douce, une preuve tangible de notre attirance mutuelle !

Dans l'obscurité, je ne peux pas distinguer le visage, couvert pas la main sur laquelle repose son menton, mais j'arrive à voir clairement le contour de sa chevelure, elle se tient debout là, en silence, ne s'aventurant pas à prononcer le premier mot.

Et moi, pas moins timide, je n'ose pas parler, de crainte de gâcher cette belle rêverie et de la perdre.

Maintenant, l'air devient plus frais, et j'entends, dans les rues avoisinantes résonner sur le trottoir les bâtons des veilleurs de nuit annonçant qu'il est sept heures.

Là-haut, elle attend, raide comme une statue, et moi je suis là, au-dessous, heureux de la regarder seulement. Les lumières scintillant à l'horizon s'éteignent graduellement, la nuit s'éclaircit, et au loin, le bleu profond de la mer, ayant perdu son éclat précédent, s'étend comme un manteau noir sur un cercueil illimité.

Dans la sérénité majestueuse qui m'entoure je me sens transporté vers un autre monde, une terre impeccable, paisible, dont elle et moi sommes les seuls habitants, avec tout l'univers à notre disposition.

Les coqs chantent, des filets de lumière ruissellent de l'est, la très belle chevelure est toujours là-haut, à la fenêtre, telle qu'elle était, la brise caresse ses tresses, faisant trembler ses petites mèches. Dehors, la lumière augmente, atteint son apogée et inonde tout. C'est le lever du soleil.

Bien qu'épuisé, je ne regrette pas les heures d'insomnie passées ici; elle est en face de moi à sa fenêtre, sans sommeil, à rêver, comme moi.

Je reste comme cela, encore un peu de temps, guettant ; soudain, la chevelure noire en cascade prend une forme claire et distincte devant mes yeux, celle d'une belle plante, un magnifique basilic, dressé dans son pot de fleur rouge foncé, frissonnant dans la brise du matin.

Etait-ce cela qui m'attendait dans la fenêtre ouverte jusqu'au matin? Je suis stupéfié ; comment n'avais-je pas pu le voir ? je me sens stupide, et fâché de m'être comporté ainsi.

V.
Maintenant que les années ont passé depuis ce jour, je te bénis, petit bouquet de doux basilic pour cette longue bénédiction de toute une nuit qu'aucune autre amie intime ne m'ait jamais donnée.

Tu as adopté la figure d'une jeune fille pour me conquérir. Tu as bien fait; je ne regrette pas la tendre passion que j'ai éprouvée pour tes minuscules feuilles.

Que le matin vienne et verse autour de moi la dure certitude de sa lumière envahissante, comme il voudra.

Pour moi, tu seras toujours sa très belle chevelure épaisse.

Krikor Zohrab

(1892)

source: Armenian Weekly
http://www.hairenik.com/armenianweekly/fea02170701.htm