SAYAT- NOVA
Par Gérard HEKIMIAN

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- 1 –

Il n’y a pas d’ivresses ni de croix,
Que ton saz1 n’ai pesées – Sayat-Nova
Pas de jardins que l’ombre de ta voix
N’ait longuement parés – Sayat-Nova
Pas un amour que ton sang déchiré
N’ait longuement fleuri – Sayat-Nova
Pas un poignard que ton chant mis à nu
N’ait longuement flétri – Sayat-Nova

Et si le couteau perse à délirer
Si longuement te perce
- qui se brisa
la chanson d’Arménie ne s’est pas tue
quand un jour meurt après l’autre et s’en va
ton saz demeure.
Tu sacres toute poésie
Et sur les versants du Caucase
De l’Alaguiaz en Arménie
Au grand Elbrouz de Géorgie
Le savoir jaillit de ton saz.

Je t’écoute chanter la femme
-le rossignol ou bien la rose-
quand cette nuit va rendre l’âme
quand l’eau noiera toutes les rames
mon corps ira selon tes clauses.

Mon corps fermé draine ton sang,
Et les fontaines qui l’étanchent
Et le langage qu’il pressent
Ont tes reflets et tes accents.
Cette blessure de ta hanche

Est-ce la source où s’abreuver
Ton corps ouvert sous un autel
Tes yeux perdus, ton chant troué,
Est-ce le Christ ressuscité
Ta voix en moi battant de l’aile

Guitare des soirs d’Arménie,
Au seuil des doigts comme un vieil air,
Guitare d’un soir qu’on renie,
Reine pourtant et que manient
Chiraz2, Lorca, Apollinaire

Se ploient les arbres à genoux
Gorgés d’orages et d’azurs
- ma femme est-ce toi, est-ce nous,
ces paroles ces songes fous
et cette voix qui nous mesure

dans la ville-cœur dans Paris
dont un fleuve noir est la veine
c’est nous deux – d’ailleurs d’où surgis
des rues longues comme son cri
mènent tous nos pas à la Seine.

Tout l’art de vivre et l’art d’aimer
Guitare qu’à Tiflis louèrent
Le roi la cour les mal-aimés
C’est lui Sayat qui l’a gréée
Mêlant ses dires à des airs.

Et à jamais quand il nous vint
En mil sept cent douze ou dix-sept
Qui donc donnait son prix au vin
Vivre ou mourir rien n’est en vain
Sa chanson l’affirme à tue-tête.

Chantre-serf adulé - haï
Auprès d’un roi au gré des cours
Tant il jaugeait l’arbre à ses fruits
Et la racine à ses épis
Qu’on y jugea le troubadour.

On déballa tout son roman
Tout l’au-delà d’un fol amour
--qu’une dame l’ait pour tourment
un serf est serf pas un amant
fût-il aimé, fût-il achough 3.

Puni banni qui le héla
Crut voir le moine Stepannos
Et si ses airs sont nos lilas,
Sa gorge déployée, on la
Retint dans une robe atroce.

Est-ce elle ce chant, ce vaisseau
La mâture dans les étoiles
Ce survivant des noires eaux
La voilure comme le sceau
D’or d’une promesse orientale

Et l’équipage c’est bien toi,
C’est bien nous lourds de ses paroles,
Lourds des musiques d’autrefois
Mais d’aujourd’hui quand tant de fois
Sur tant de plaies ploie leur obole

Quoi dire aux femmes s’affligeant
Quoi dire de ces plaies modernes
Quand la vigne est celle émergeant
Du cœur troué des jeunes gens
Ici et là dans le jour terne

Quoi dire de ce canevas
--un songe saigne sur le sable
et tant d’amants vont au trépas
Sayat-Nova Sayat-Nova
Sans que l’amour soit responsable.

===>> 

1Saz – musique – instrument à cordes dont jouait Sayat-Nova . Par extension, saz peut signifier tout instrument de musique en général, et dans certains vers de Sayat-Nova, saz signifie également chant.

2 Poète d’Arménie 1915-1984.

3Il semble que des courtisans, jaloux des prérogatives et du renom de Sayat, aient pris prétexte de cette mésalliance. Achough – poète.

 

 

 

– 2 –

Il n’y a pas d’ivresses ni de croix
Que ton saz n’ai pesées - Sayat-Nova
Pas de jardin que l’ambre de ta voix
N’ait longuement parés - Sayat-Nova
Pas un amour que ton sang déchiré

N’ait longuement fleuri - Sayat-Nova
Pas un poignard que ton chant mis à nu
N’ait longuement flétri - Sayat-Nova
Et si le couteau perse à délirer
Si longuement te perce
- qui se brisa
la chanson d’Arménie ne s’est pas tue
quand un jour meurt après l’autre et s’en va
ton saz demeure
où tu péris par un chemin
ne le désigne et ne l’avère
--si rien n’est sûr que toi au moins
pas un couteau d’aucune main
pour la tuerie ne t’ait ouvert.

Mais les peuples ont d’autres yeux
Leur vérité est la rumeur
Un bruit de mer un cri des cieux
Et ce que dit la voix de Dieu
Même improuvé à ses lueurs

Quand aux Perses Tiflis brûla
Quatre-vingt-quinze ô vingt septembre
L’envahisseur et son soldat
Mirent des lames dans ta voix
Rompant du saz cordes et ambre.

Les légendes font la saison
Tu vas gisant sous une église
Ton sang fauché en fenaison
c’est que mon peuple eut ses raisons
de voir en toi l’arbre qu’on brise.

C’est que ta mort n’est plus à toi
Elle fut un signe, une Marche
Contre le Perse hâtant sa loi
- et mon chant bruit et mon chant croît
où ta plaie noire étaie son arche.

Elle mit l’oppresseur à nu
Elle mit la douleur en armes
Et maintenant l’aube venue
Et ton Arménie reconnue
Ta voix sèche nos vieilles larmes.

Au cœur du disque entendez-vous
Un siècle déploie ses lumières
Un horizon ploie ses genoux
Et l’incendie se lève en nous
Et rien n’est tout à fait d’hier.

Et à Paris par Erevan
Parvient la musique lointaine
Rien n’est perdu tout est vivant
De ce qui fit lever le vent
De ce qui fit une fontaine.

Le ciel bleui l’amour dément
Une note sous le langage
Des doigts qui frappent l’instrument
Des doigts qui captent le tourment
Que c’est la vie – dans un adage.

Mon peuple assassiné trouva
Dans ses pleurs ce qui te dessine
Et ton histoire est celle-là
Sayat-Nova Sayat-Nova
- son pauvre chant qu’on assassine

– 3 –
 
 Que je sois mort n’empêche ni le sang
 De soulever ta chair ni la parole
 S’entrelaçant aux vignes de mon chant
 De fleurir d’un vieil air ta bouche folle
 Que je sois mort n’empêche ni le cri
 Des hommes se levant ni leur parole
 De s’éblouir du jardin qu’ils se font
 Leurs vies se défaisant sages ou folles
 
 Et d’ailleurs ou de là en Arménie
 Te dit Sayat-Nova porte-parole
 Qu’ont fait m’ait défait tant de jardins se font
 O toi qui meurs – que de tes heures folles
 Un saz demeure.
 
 Toi novateur Sayat-Nova
 Toi le beau sang me faisant signe
 Toi le savoir et l’opéra
 Jusqu’en ma vie de l’Ararat
 Tu draines l’arche de tes vignes.
 
 Si je te loue dans mon français
 Ces mots sont lourds de ma naissance
 Comprendra-t-on ce que j’essaie
 - toi d’Arménie, ô toi qui sais
 que vivre à Tiflis eût un sens.
 
 Ecrire en turc, en géorgien,
 Que la musique en soit persane
 Comme d’écrire en arménien
 - ce que tu dis fut notre bien
 tout mon sang y trouve sa manne.
 
 Si je souille l’or de tes mots
 Lui ajoutant vaille que vaille
 De nos quêtes et de nos maux
 - pacotilles semblant d’émaux –
 tout le plomb et toute la paille.
 
 Si je mêle des tragédies
 - qui vont errant maille après maille,
 oiseaux frêles de notre vie –
 à ton errance et si j’ai dit
 rien ne se perdra où que j’aille.
 
 Ni mon peuple ni Erevan,
 Ni cette plaie comme une faille
 Ni ta guitare ambre devant
 Mon seuil en croix sur quatre vents
 Ni ton ciel où ma voix défaille,
 
 C’est que prêtant le fol archet
 De ta viole tant arménienne
 A mille voix qui se mouraient
 Tu nous en fis cette forêt
 Ce blanc carrefour où s’en viennent
 
 Agenouillant leur pauvre nuit
 Toute ma laine et mes paroles
 - c’est que mêlant aux voix meurtries
 ta gorge serve il en jaillit
 un refuge où ploient les corolles
 
 Quand au festin on t’appela
 Le sang couronné de guitares
 Comme tu vins tu t’en allas
 Sayat-Nova Sayat-Nova
 Le chant couronné de poignards.