La Turquie après Pamuk

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Le professeur de Harvard spécialiste de l'Holocauste
appelle la Turquie à reconnaître le Génocide arménien.

 

Par Daniel Jonah Goldhagen
24 janvier 2006
Traduction Louise Kiffer

 

Face à l'embarras et à la pression croissante internationale, la Turquie a laissé tomber hier les chefs d'accusation qu'elle avait portés contre le romancier Orhan Pamuk, pour avoir osé contester les 90 ans de dénégations turques du génocide des Arméniens par la Turquie. M. Pamuk, en disant candidement en février dernier à un magazine suisse (donc même pas en Turquie) "qu'un million d'Arméniens et 30 000 Kurdes avaient été tués dans ces territoires, et personne sauf moi n'ose en parler", brisa la proscription soutenue par une loi grotesque anti-démocratique criminalisant la critique de la "turquicité". La loi est utilisée pour empêcher les Turcs de parler franchement du génocide turc de plus d'un million d'Arméniens, hommes, femmes et enfants, en 1915, à la faveur de la guerre et sous prétexte de sécurité nationale. Le délit de l'écrivain est d'avoir "publiquement dénigré l'identité turque".

Maintenant que cette farce historique et judiciaire autour de M. Pamuk est terminée, la suppression des vérités historiques de base par le gouvernement turc, par le peuple et les intellectuels nationalistes ou peureux, continue, laissant une tache sur la Turquie, et empêchant sa tentative d'entrer dans l'Union Européenne et de laisser derrière elle son passé non-démocratique.

Comme l'a dit à juste titre Olli Rehn, en supervisant les discussions avec la Turquie sur son adhésion, et peut-être comme la cour turque en classant  l'affaire, a fini par le reconnaître, "ce n'est pas Orhan Pamuk qui va passer en jugement… mais la Turquie".  

 Le gouvernement turc et le peuple devraient utiliser l'affaire Pamuk comme stimulant pour repenser leur dissimulation historique du Génocide arménien. Et pourfaire cela, ils devraient se laisser guider vers le centre de l'Europe elle-même, vers l'Allemagne.

Depuis 1945, les Allemands, y compris les dirigeants politiques allemands, ont eu à lutter contre la confrontation de leur pays aux crimes de leurs compatriotes, principalement le meurtre de 6 millions de Juifs. Cette confrontation avec la vérité historique, avec l'âme de leur propre pays et de leur propre peuple, avec les survivants, et avec la nécessité d'accomplir les réparations, a été immensément complexe et variable, avec des succès indéniables et des échecs incessants.

Assurément, il n'y a pas eu, pendant des décennies, une très grande volonté de la part des Allemands et de leurs dirigeants, d'accepter ce qu'un si grand nombre d'entre eux avaient volontairement fait,  c'est-à-dire tuer les Juifs et des non-Juifs dans le dessein de créer un imperium européen nazi. Mais ils ne pouvaient pas nier ces vérités, ni les ignorer complètement. Les alliés victorieux ont fait un semblant de reconnaissance honnête du passé, et quelques réparations considérables aux victimes, comme condition de retour de l'Allemagne dans la communauté des nations. Ainsi, les historiens et les journaux allemands se sont mis à écrire des textes sur l'Holocauste, le Gouvernement allemand en 1952 a signé un accord de réparations avec Israël, et les Cours allemandes, travaillant à contrecœur, ont commencé à essayer de déclarer coupables les meurtriers.

Dans les années 50 et 60, et même parfois jusqu'à ce jour, ces mesures ont été soit extrêmement impopulaires, soit au moins désapprouvées par des minorités considérables en Allemagne. Il n'est pas facile de confronter la partie horrible de son passé, d'amender des dettes matérielles ou morales, et de s'agenouiller par contrition – comme l'a fait littéralement le Chancelier allemand Willy Brandt en 1970, tombant à genoux à la vue du ghetto juif  détruit de Varsovie.

Pourtant, de nombreux Allemands, particulièrement parmi les dirigeants politiques, ont fini par comprendre peu à peu, dans les années 90, qu'être sincères au sujet du passé et agir pour se faire pardonner par les victimes, (presque toujours principalement pour des raisons pragmatiques) n'humilie pas et n'affaiblit pas l'Allemagne, mais la fortifie et rehausse son standing dans le monde.

Je sais cela de première main. En 1996, j'ai publié: "Hitler's willing Executioners: Ordinary Germans and the Holocaust" (Les Exécutants volontaires d' Hitler: des Allemands ordinaires, et l'Holocauste, ndt). Ce livre a provoqué la fureur et une grande sensation en Allemagne, tout le pays ayant eu à subir un examen de conscience – non désiré par la plupart, et virtuellement désagréable   pour tout le monde – au sujet du seul aspect central de l'Holocauste qui avait été enterré par les intellectuels allemands, c'est-à-dire que les Allemands n'avaient pas été forcés par le régime nazi de tuer les Juifs, mais qu'une grande partie d'entre eux l'avaient fait volontairement à cause de leur propre anti-sémitisme. Il y eut un déluge d'attention sans précédent et jusqu'alors inégalé pour cette remarque. Il y eut des débats nationaux. Il y eut beaucoup d'injures.

Les défenseurs de l'Allemagne ne voulaient pas que ces vérités soient discutées, nombreux furent ceux qui attaquèrent mon livre de façon perverse.

Mais d'autres, plus nombreux, insistèrent pour que les vérités soient connues, comme il se doit, et que les questions soient élucidées. Tout cela a été observé de près et rapporté dans les media partout dans le monde, parfois avec surprise pour la façon dont les Allemands acceptaient volontiers les vérités difficiles, et avec admiration pour cet aspect de leur réaction.

Discuter et être sincère au sujet des crimes passés de ses compatriotes, et entreprendre les devoirs de réparation, quoique difficiles, sont à porter au crédit d'un peuple et de son pays. Quelqu'un peut-il dire honnêtement que l'Allemagne, principal pays d'Europe, membre de la communauté européenne et internationale, de bonne réputation, perçue de toutes manières comme un modèle pour les autres, a souffert de sa sincérité ? Les relations de l'Allemagne avec les autres pays ont-elles été détériorées à cause de sa volonté de reconnaître les crimes de son passé ? L'économie de l'Allemagne a-t-elle été affaiblie ? La culture allemande a-t-elle cessé de s'épanouir ?

Si l'Allemagne d'après guerre, cependant, avait essayé de nier et d'étouffer la vérité fondamentale selon laquelle les Allemands avaient entrepris un programme d'extermination des Juifs, il est probable que le projet européen et la réputation de l'Allemagne dans le monde n'auraient jamais atteint le stade actuel. Si l'Allemagne s'était engagée dans une dénégation systématique, il y aurait eu des conflits permanents sur le passé, avec les voisins de l'Allemagne et avec le monde, et un doute permanent sur le degré de leur réhabilitation. Il est également probable que sans une honnête confrontation avec le passé, la démocratie allemande ne se serait pas développée d'une façon aussi démocratique et tolérante qu'elle l'a été, et qu'elle continuerait à être perçue avec circonspection par ses voisins.

Les Allemands, en mettant en œuvre leurs devoirs de réparation, quels que fussent leurs échecs (les historiens allemands et les commentateurs n'ont jamais dénié les faits historiques fondamentaux, ont toujours tenté d'excuser les Allemands ordinaires pour les délits commis volontairement, et l'antisémitisme est toujours répandu en Allemagne)  se sont principalement démaquillés, eux et leur communauté nationale. Le premier de ces devoirs est de dire la vérité, et ce faisant, éviter de commettre un second délit de fausse dénégation envers les survivants et leur parenté. Ce que les Allemands ont fini par comprendre est qu'en disant la vérité ils indiquent au monde qu'ils ont complètement rompu avec le passé criminel de leur pays. C'est pourquoi la vérité ne fait pas honte mais procure des amis et de la bonne volonté.

Je fais souvent des conférences dans des synagogues et à des communautés juives au sujet de l'Holocauste. Au cours de la discussion, je dis toujours deux choses sur les Allemands d'aujourd'hui. Aucun pays,  aucun peuple n'a jamais affronté parfaitement les horreurs de son passé, mais les Allemands, à cause de leurs échecs considérables, ont fait cela plus complètement et plus honnêtement qu'aucun autre peuple que je connaisse. J'insiste également sur le fait que la faute collective, y compris et spécialement la faute collective intergénérationnelle, est conceptuellement et moralement indéfendable. Personne n'a vraiment dit cela publiquement, avec insistance et avec force en Allemagne, en Amérique et partout dans le monde, plus que moi. Quand je dis cela à mon auditoire juif, les descendants individuels et communs des victimes applaudissent invariablement, expriment leur accord et leur appréciation.

Personne, né après les faits, ne peut être tenu pour coupable de ces faits. Mais on peut et doit être tenu moralement blâmable pour la suppression de la vérité au sujet de ces faits. Et il faut dire à ceux qui mentent, autant de fois que ce sera nécessaire,  qu'en fin de compte leurs dénégations ne blessent qu'eux-mêmes.

N'est-il pas temps pour la Turquie de mettre fin à sa mascarade qui met en péril sa réputation en Europe et dans le monde ?

Mr. Goldhagen, membre du Centre de Harvard pour les Etudes européennes, a reçu en 1997 le prix triennal de la Démocratie, pour ses contributions à la démocratie allemande, en ayant écrit: "Hitler's willing Executioners: Ordinary Germans and the Holocaust". (Les exécuteurs volontaires d'Hitler: des Allemands Ordinaires et l'Holocauste)

 

Source: http://www.nysun.com/article/26391