L'Église arménienne : Histoire et apostolicité

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Jean-Pierre Mahé
Directeur d'études à l'EPHE (IVe section)
Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres)
Président de la Société Asiatique.

     

Par son célèbre édit de Tolérance, promulgué à Milan en 313, l'empereur Constantin tira l'Église de la clandestinité. Il fallut encore près de trois quarts de siècle pour que Théodose (379-395) ordonnât la fermeture des sanctuaires païens, faisant du christianisme l'unique référence religieuse et culturelle de l'Empire romain. Mais avant même que la foi en Jésus-Christ fût seulement admise et tolérée à Rome, elle était déjà devenue, dès les premières années du IVe siècle, la religion officielle du royaume d'Arménie majeure. Quand on songe à la position géographique de cet État, dont le roi Tiridate Ier, couronné par Néron en 64, appartenait à la dynastie arsacide et régnait sur les Parthes, on s'attendrait plutôt à le voir entraîné dans le sillage du zoroastrisme iranien. Ce n'est pas un mince paradoxe que sa christianisation ait précédé celle de l'Empire romain, comme nous l'explique Jean-Pierre Mahé, membre de l'Institut et éditeur de la Revue des Études Arméniennes.

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La conversion du roi Tiridate IV

En 226, quand le Perse Artachir, petit-fils de Sassan, de la caste des prêtres du feu, assassina le dernier roi parthe Artaban, il entreprit aussitôt de restaurer la véritable religion de Zoroastre - le culte de l'unique Ormuzd (Ahura-Mazda) - que le syncrétisme païen des Arsacides avait abâtardi. Envahissant l'Arménie, il tua le roi Khosrov et lui imposa pour souverain un prince de sa famille. Ce coup de force aurait dû entraîner une réplique romaine. Mais, depuis la fin des Sévères (235), l'empire, plongé dans l'anarchie, connut une série de défaites qui ne s'arrêta qu'à la paix de Nisibe en 298. Rétablissant la protection de Rome sur le royaume d'Arménie, Dioclétien installa alors sur le trône le jeune Tiridate IV, dont rien ne pouvait laisser prévoir qu'il allait devenir chrétien.
Bien au contraire, en loyal allié de son bienfaiteur, il partageait son aversion pour cette superstition nouvelle et impie qui défiait tous les dieux ancestraux. En 301, quarante religieuses romaines, conduites par l'abbesse Gaïané, s'étaient cachées en Arménie près de la ville royale de Valarchapat. On dit que Dioclétien lui-même poursuivait de ses assiduités la plus belle d'entre elles, la jeune Hripsimé. Alerté par l'empereur, Tiridate les fait arrêter. À son tour il s'éprend de Hripsimé et comme elle lui résiste, il massacre toute la communauté.

Il y a deux suites à ce récit, l'une, historique, et l'autre, légendaire. Selon la fable, en châtiment de son crime, le roi fut transformé en sanglier et ne retrouva l'apparence humaine qu'en se convertissant au christianisme grâce à la prédication de saint Grégoire. La réalité est sans doute moins poétique. Après l'abdication de Dioclétien en 305, l'Orient méditerranéen tomba de nouveau dans la confusion. Le sang versé des quarante martyres, qui avait secrètement irrigué la terre d'Arménie, semblait déjà presque oublié, quand Grégoire, prédicateur d'ascendance parthe venu de Cappadoce, affronta le roi Tiridate. Il lui montra l'inanité du culte des idoles, qui n'ont pas d'yeux pour voir ni d'oreilles pour entendre. Châtié de son impudence par des coups et des supplices, Grégoire fut jeté dans Khor Virap, la fosse profonde qui servait de prison royale. Mais son opiniâtreté avait impressionné le roi, dont la propre soeur, Khosrovanouch, intercéda en sa faveur. Tiridate libéra le saint et le laissa prêcher le christianisme à sa cour. Grégoire fit honte au roi de ses crimes passés ; il exigea son repentir et une sépulture décente pour les saintes. Reparti pour Césarée de Cappadoce, il y reçut, en 314, les ordres sacrés et l'onction épiscopale. Revenant en Arménie avec plusieurs prêtres, il baptisa Tiridate, sa cour, son armée et tous ses sujets.

Le christianisme, facteur de cohésion politique et ciment culturel

Fruit d'une longue maturation, qui commença en 301 par le sang des martyres pour s'achever quelque treize ans plus tard par le baptême du roi, la conversion de l'Arménie intervint donc à une époque où l'édit de Milan, à peine promulgué, n'avait de toute façon aucun effet en Orient, puisque Constantin n'avait pas encore triomphé par les armes de son adversaire Licinius. La concurrence de ces deux rivaux laissait à Tiridate une liberté dont aucun souverain arménien n'avait joui depuis la captivité d'Artawazd en 34 avant notre ère. C'est donc en toute indépendance qu'il prit cette décision d'une grande portée politique, qui devait renforcer son pouvoir et la cohésion de son royaume.

En effet, l'Arménie connaissait alors une grave crise religieuse. Comme ses ancêtres arsacides, Tiridate lui-même pratiquait encore des cultes syncrétiques, assimilant les entités mazdéennes aux divinités gréco-romaines. Il glorifiait Aramazd sous les traits de Zeus, célébrait Vahagn comme un Héraklès arménien et vénérait comme Artémis la grande Dame Anahit. Très populaires dans les campagnes, ces dévotions traditionnelles étaient contestées par la noblesse, qui se ralliait au zoroastrisme épuré des Iraniens, exigeant le remplacement des statues et des images du culte par des autels du feu. Pris entre deux partis, le roi ne pouvait trancher sans dommage. Il décida donc de renvoyer les adversaires dos à dos en adoptant une religion nouvelle. Mais à vrai dire, au début du IVe siècle, le christianisme n'était pas entièrement inconnu parmi les Arméniens. L'une des variantes de la légende d'Édesse raconte qu'Abgar, le pieux roi qui écrivit au Christ, juste avant son arrestation, et reçut de lui son portrait sur le voile du mandylion, régnait à la fois sur l'Osrhoène et sur l'Arménie méridionale. L'apôtre Thaddée, envoyé chez Abgar par le Christ après sa résurrection, aurait donc aussi baptisé des Arméniens. Mais ces premières communautés chrétiennes arménophones des IIe-IIIe siècles restaient extérieures au royaume d'Arménie majeure, lequel ne comptait qu'une très faible minorité de chrétiens, principalement des juifs convertis dans quelques cités marchandes voisines de la Syrie et de la Mésopotamie.

La destruction massive des sanctuaires païens ordonnée par le roi et la dévolution de leurs biens aux prêtres chrétiens, recrutés de force dans les anciennes familles sacerdotales, était donc une nouveauté radicale. Alors que tous ses prédécesseurs, depuis trois siècles, régnaient au nom de César, avec l'accord du Grand Roi iranien, c'est du Dieu Tout-Puissant que Tiridate recevait le trône et la souveraineté.

La conversion de Constantin et la christianisation de l'empire auraient dû assurer à la jeune Église arménienne un avenir sans nuage. C'est le contraire qui se produisit. En 387, les victoires sassanides obligèrent les Romains à un honteux partage qui laissait aux Perses les trois quarts de l'Arménie. Dans le secteur romain, la monarchie arsacide fut promptement abolie et les Arméniens furent invités à se fondre dans le moule commun des sujets de l'Empire. Du côté perse, le pays conserva ses rois jusqu'en 428. Puis, livré à l'autorité de gouverneurs iraniens, il subit des pressions de plus en plus fortes. De 451 à 575, l'histoire arménienne se résume à une série de luttes armées pour la défense du christianisme. Dans ce combat très inégal, où les chrétiens subirent de sanglantes défaites, leur foi ne subsista que par son profond enracinement culturel.

En effet, entre le partage du royaume et les premières persécutions religieuses, le moine Mesrop Machtots - mort en 439 - avait inventé l'alphabet arménien, traduit la Bible et créé une littérature nationale. Accédant à l'histoire sainte dans leur propre langue, les Arméniens se considéraient désormais comme d'authentiques fils d'Abraham, un peuple croyant protégé par la Providence. Tout en consignant dans des chroniques le récit de leurs luttes et de leurs épreuves, ils envoyaient leurs savants dans les bibliothèques les plus prestigieuses de la chrétienté, à Édesse, à Constantinople, à Alexandrie et à Jérusalem, pour traduire les oeuvres des Pères et tout l'héritage de la science antique. C'est ainsi que le christianisme arménien a sauvé de l'oubli et de la destruction des oeuvres aussi considérables que la Chronique universelle d'Eusèbe, la Démonstration d'Irénée et les Commentaires sur la Genèse de Philon.

Des querelles dogmatiques à la reconnaissance d'une Église nationale

Du concile de Chalcédoine en 451 à l'avènement de Justinien en 536, l'Empire byzantin fut profondément divisé par les querelles christologiques. En professant que la personne du Christ comportait deux natures, humaine et divine, ne risquait-on pas de couper le Sauveur en deux, comme naguère Nestorius, condamné au concile d'Éphèse en 433 et de transformer la Trinité divine en une quaternité ? Pour mettre fin à d'interminables querelles, aussi vaines que véhémentes, l'empereur Zénon, en 483, avait interdit d'aborder la question, ne fût-ce qu'en mentionnant le concile de Chalcédoine. D'abord étrangers au débat, les Arméniens s'étaient rangés à la position impériale. Quand Justinien jugea bon de réhabiliter la doctrine de Chalcédoine, les Syriens la leur présentèrent comme une hérésie, qu'ils condamnèrent au synode de Dvin en 553. De ce fait, l'Église arménienne se trouva, pour la première fois de son histoire, séparée de l'Église grecque. Les Byzantins et notamment l'empereur Maurice en 590, essayèrent en vain de lui imposer leurs positions théologiques par la force des armes. Mais en 653, quand les Arabes conquirent le Caucase, la rupture devint pratiquement irréversible. En 726, au synode de Manazkert, le catholicos Yovhannes III Odznetsi fixa définitivement la doctrine de son Église.

L'unique nature du Verbe de Dieu s'est faite homme, en prenant une chair corruptible et mortelle, comparable à celle d'Adam après la chute ; mais, par le feu de sa divinité, le Verbe a rendu cette chair immortelle et incorruptible, comme celle du premier homme au paradis. En conséquence, le Christ est naturellement impassible. S'il est mort sur la croix, après avoir souffert, ce n'est pas l'effet de sa nature, mais la décision de sa volonté, en vue de notre salut. Cet énoncé dogmatique très compliqué est un subtil dosage entre deux conceptions contradictoires : ou bien le Christ a une seule nature, essentiellement divine, ou bien deux, l'une divine et l'autre humaine.

L'enjeu culturel du débat est considérable. Alors que le dyophysisme conduit, dans une société chrétienne, à la séparation des pouvoirs religieux et civils en reconnaissant pour légitime l'activité des laïcs, le monophysisme appelle tous les fidèles à mener une existence quasi monacale, uniquement régie par la loi religieuse. Fort heureusement, la position de Yovhannes Odznetsi était un compromis, insistant sur la réalité de l'incarnation et de l'humanité du Christ. Par conséquent, si le catholicos fut souvent, au cours des siècles, le seul représentant qualifié de la nation arménienne, cela résulte plus des circonstances historiques qui ruinèrent les structures de l'État que de motifs proprement dogmatiques. Si les congrégations religieuses tinrent une place considérable au Moyen Âge, au point que les évêques et les prélats étaient souvent des moines, le clergé séculier ne disparut pas pour autant et, jusqu'à nos jours, des délégués laïcs font partie du synode qui élit le catholicos.

Aujourd'hui, les quelque six millions d'Arméniens dispersés de la mère patrie aux communautés de la diaspora, en Europe, en Inde, en Amérique, plus récemment en Australie ou en Asie centrale, se reconnaissent tous dans leur Église nationale. Ni catholique, puisqu'elle n'a jamais dépendu du siège de Rome, ni orthodoxe, puisqu'elle s'est séparée des Grecs à propos du concile de Chalcédoine, l'Église arménienne ne revendique aucune autre dénomination que celle d'apostolique, en se référant à saint Thaddée et saint Barthélemy - même si les traditions concernant ce dernier ne remontent guère au-delà du VIIIe siècle. S.S. Karékine II, " catholicos de tous les Arméniens ", cent trente-deuxième successeur de saint Grégoire, réside près de la cathédrale d'Etchmiadzine, dont le nom signifie " Descente du Fils unique ", en souvenir d'une vision accordée à son illustre prédécesseur.

Le catholicos arménien d'Antélias, au Liban, prolonge le siège pontifical de Cilicie créé au XIIe siècle. Très tendues pendant la guerre froide, les relations entre les deux catholicossats sont aujourd'hui pacifiées. Le patriarcat de Jérusalem et le quartier arménien de la vieille ville témoignent de la présence continue sur les lieux saints, depuis le IVe siècle, de la plus ancienne Église nationale du monde. Du XIVe au XIXe siècle, les missions catholiques ont abouti à la création de communautés arméniennes rattachées à Rome. C'est en leur sein qu'est née, en 1735, la congrégation monastique des Mékhitaristes de Venise et de Vienne, qui a joué un rôle considérable dans la renaissance du sentiment national arménien. Au milieu du XIXe siècle apparurent les premières communautés protestantes. Cette diversité confessionnelle, qui reste minoritaire, se conjugue d'ailleurs volontiers avec la reconnaissance du rôle historique et de la prééminence de l'Église nationale. Durant toute l'année 2001, les églises arméniennes du monde entier ont commémoré le dix-septième centenaire de leur conversion à la foi du Christ.

La portée de cette célébration est moins historique que prospective et missionnaire. Après les épreuves du XXe siècle et le choc de l'indépendance recouvrée, les fils spirituels de saint Thaddée et de saint Grégoire entendent trouver, dans le choix de leurs ancêtres, des raisons d'espérer en l'avenir.

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Article paru dans "Les Nouvelles de CLIO" - février 2005.
Reproduit avec l'aimable autorisation de Jean-Pierre Mahé.

La bibliographie de Jean-Pierre Mahé peut être consultée sur le site : http://www.acam-france.org/

Un circuit culturel est organisé par CLIO avec J-P Mahé :
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