Interview de l'Archevêque Desmond Tutu

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Par Vahram Emiyan, le 23 février 2007

Traduction Louise Kiffer

L'Archevêque Desmond Tutu, est né à Kleksdorp, Transvaal, le 7 octobre 1931.

En 1960, il fut ordonné prêtre anglican. En 1976, Desmond Tutu fut consacré évêque de Lesotho, un enclave indépendante d'Afrique du Sud; et en 1978, il accepta le poste de Secrétaire Général du Conseil Sud-Africain des Eglises (SACC). Après les obsèques du militant noir Steven Biko, qui mourut au cours de sa garde à vue au poste de police, Desmond Tutu en conclut que l'Eglise avait un rôle politique à jouer pour que l'apartheid soit conquis sans effusion de sang. Il préconisa constamment la réconciliation entre toutes les parties impliquées dans l 'apartheid, par ses écrits et ses conférences à la fois chez lui et à l'étranger. Bien qu'il fût très ferme pour dénoncer le gouvernement d'Afrique du Sud dirigé par les Blancs, Desmond Tutu fut aussi un critique sévère des tactiques violentes de certains groupes anti-apartheid et dénonça le terrorisme et le Communisme.

Le 16 octobre 1984, Desmond Tutu reçut le Prix Nobel de la Paix pour son rôle pivot dans la campagne de résolution du problème de l'apartheid en Afrique du Sud. Après l'abolition de l'apartheid, il fut nommé Président de la Commission Vérité et Réconciliation.

En 1996, Desmond Tutu dut renoncer à l'archevêché de Cape Town, pour cause d'un cancer de la prostate. En 1999, il reçut le prix Sydney Peace.

L'archevêque Desmond Tutu m'a fait l'honneur de m'accorder cette interview brève mais perspicace.

Vahram Emiyan – Votre Eminence, comment définiriez-vous "réconciliation" et "pardon" ?

Archevêque Desmond Tutu - La réconciliation peut être définie de différentes manières:

bulletla réconciliation politique : c'est un concept qui implique une volonté d'ex-ennemis et adversaires de s'engager l'un et l'autre, par des discours publics et des prises de décisions politiques, à entreprendre la résolution de ces problèmes susceptibles de déchirer la société. Ainsi, il implique la confiance, la cohésion sociale, et une décence commune.
bulletLa réconciliation personnelle – impliquerait naturellement davantage.
Elle exige la reconnaissance, la repentance, et la volonté de s'occuper de ce qui est souvent profondément enfoui dans des formes de trauma, d'animosité personnelle et de préjudice personnel.
bulletLe pardon est la restauration de la relation. Si je vole votre stylo, je dois reconnaître le tort que je vous ai fait, et vous demander pardon. Il ne suffit pas pour vous de me pardonner – en plus d'accepter votre pardon, je dois vous rendre votre stylo. Cela implique une volonté de part et d'autre de s'étreindre à un niveau profond et spirituel, et ce faisant, de rejeter le passé derrière soi.
V. Emiyan – d'après votre expérience de chef religieux et en tant que président de la Commission d'Afrique du Sud Vérité et Réconciliation, y a-t-il un lien entre la vérité, le pardon et la réconciliation ?

Arch. Tutu – Manifestement, il est difficile de s'engager soit dans la réconciliation, soit dans le pardon, sans s'investir personnellement dans la recherche de la vérité et sa reconnaissance. Si nous ignorons et ne reconnaissons pas la nature du conflit, nous ne sommes pas en position de considérer ni la réconciliation ni le pardon.

V. Emiyan – Récemment, en parlant du Génocide arménien de 1915, au cours duquel un million et demi d'Arméniens furent massacrés, et un plus grand nombre chassés de leur pays natal par les Turcs ottomans, le Dalaï Lama a dit que "la résolution des conflits, spécialement de ceux qui ont leurs racines dans le passé, ne peut être réalisée que sur la base du pardon. Pardonner ne veut pas dire oublier". Quel est votre point de vue à ce sujet ?

Arch. Tutu – Quelqu'un a dit un jour que les exterminateurs ont une faculté d'oublier, et les victimes ont la malédiction d'une bonne mémoire. Il n'est jamais possible d'oublier un trauma et des souffrances. Il est possible toutefois de s'engager à mettre cela de côté, afin de se préparer à ne pas chercher à se venger, ni à faire preuve d'une animosité excessive.

V. Emiyan – Récemment, l'éditeur d'un journal arménien d'Istanbul 'Agos', Hrant Dink, a été abattu parce qu'il critiquait la dénégation du gouvernement turc du Génocide arménien. Les autorités turques l'avaient accusé de "dénigrer la turquicité". La vérité peut-elle est étouffée par la violence ?

Arch. Tutu – La vérité est à la fois têtue et résistante. Elle ne peut pas être réduite au silence indéfiniment. Soit nous composons avec elle d'une manière responsable, soit elle se manifestera d'elle-même d'une façon perturbatrice, alors que l'on s'y attend le moins. La vérité est souvent masquée par la crainte. L'histoire nous montre que la vérité a pu dormir pendant un certain temps, mais que finalement elle a transcendé toute tentative de suppression. Effectivement, l'injonction biblique est vraie: c'est la vérité, et la vérité seule, qui nous rendra libres.

Source: http://www.aztagdaily.com/interviews/Archbishop%20Desmond%20Tutu_eng.htm