Face ŕ la vérité déchirante de l'Histoire

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Face history's heartbreaking truth
IHT - Jeudi 19 août 2004
Jay Bushinsky

Le Génocide arménien.

Jérusalem.

Quand l’écrivain Franz Werfel visitait la majestueuse ville de Jérusalem, au début des années 1930, il chercha un cordonnier. On lui dit qu’il y en avait un très compétent sur la route de Jaffa. Son épouse, l’ex- Alma Mahler, avait perdu l’une de ses chaussures à bord du bateau en route pour la Palestine et tenait désespérément à la faire remplacer.

Le cordonnier s’appelait Garabédian, un nom arménien. Werfel fut surpris de découvrir des Arméniens à Jérusalem. Quand il apprit que la Vieille Ville avait un quartier arménien et que la plupart de ses habitants étaient des survivants du premier génocide du 20 ème siècle, son émotion fut à son comble. Cette conversation lui inspira son roman internationalement célèbre:  « Les Quarante Jours du Musa Dagh ».

Le carnage perpétré par les Turcs ottomans il y a 89 ans, et au cours duquel 1,5 million d’Arméniens furent tués ou déportés, était un prélude tragique à l’Holocauste nazi de 1939-1945 dans lequel six millions de Juifs furent exterminés. La détermination d’Hitler de détruire les Juifs d’Europe fut encouragée par le manque d’intérêt du monde pour la tragédie arménienne. Dans un discours prononcé à ses troupes le 22 août 1939, neuf jours avant d’envahir la Pologne, il a été rapporté qu’il avait dit : « Qui, après tout, parle aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? ».

Le fait que ces paroles n’aient pas été incluses dans le texte officiel a poussé les sceptiques à prétendre qu’elles n’avaient jamais été prononcées. Il se peut qu’elles aient été dites en aparté, car il est difficile de croire qu’on ait pu les inventer.

Dérisoirement, la question rhétorique d’Hitler est inscrite sur l’un des murs du Mémorial de l’Holocauste de Washington, et exactement en ces termes.

Mais il y a un vaste abîme entre le sentiment moral et l’opportunisme politique.

Le dernier essai des activistes arméno-américains d’obtenir du Congrès la reconnaissance du génocide arménien fut un échec. D’autres groupes d’intérêt, y compris ceux de Juifs, mal inspirés ou opportunistes, réussirent à convaincre une grande majorité de législateurs américains qu’une telle résolution offenserait les Turcs à un moment où les Etats Unis avaient besoin d’eux comme alliés.

La diplomatie israélienne fait passer également ses priorités contemporaines avant ses obligations morales. Alors qu’un documentaire très important sur le génocide arménien allait être projeté, le ministre des Affaires étrangères intervint, pour prendre en considération les sensibilités turques. Il est hypocrite d’espérer de la part des peuples compassion et sympathie pour les vies perdues dans l’Holocauste, alors que la « raison d’Etat » empêche Israël et la plupart des Israéliens d’avoir pitié des Arméniens. Le gouvernement d’Israël fut bien embarrassé quand le Premier ministre de Turquie Recep Tayyp Erdogan critiqua sa politique et son comportement en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, ainsi qu’envers les Palestiniens en général. Mais ni Israël, ni les organisations juives à l’étranger n’ont osé rappeler à Recep Erdogan que les dirigeants des nations qui avaient commis des crimes contre l’humanité feraient mieux de s’abstenir de donner des leçons aux autres, leçon apprise et mise en pratique par l’Allemagne.

La vérité historique doit être affrontée, aussi déchirante soit-elle. Elle ne peut pas être subordonnée aux fluctuations et au courant des relations modernes internationales. Quiconque a visité le triste Memorial des Arméniens dédié à leurs frères et sœurs martyrisés, et situé au sud d’Erevan, capitale de l’Arménie, à l’ombre du Mont Ararat biblique, ne peut que s’affliger avec eux.

Les Israéliens, les Juifs, les Sionistes et leurs défenseurs devraient prendre part au deuil national des Arméniens, et les Turcs devraient accepter les photos, les documents et surtout les témoignages, qui commémorent le génocide arménien,

au lieu de continuer à soutenir que cela n’est jamais arrivé.

Jay Bushinsky est un journaliste freelance demeurant en Israël.

Traduction Louise Kiffer.