Le langage architectural de l'Arménie :
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Une interview de Jane Britt Greenwood. AIA
Par Khatchig Mouradian et Jason Sohigian

(Armenian Weekly/Hedq Online)

traduction Louise Kiffer

Watertown, Mass. - Jane Britt Greenwood a vu de ses propres yeux les combats de l'Arménie. Associés au Collège d'Architecture, d'art et de dessin à l'Université d'Etat du Mississipi, J. Greenwood et son mari sont allés en Arménie après le tremblement de terre de 1988, pour aider à installer l'Université Américaine d'Arménie (AUA).

Après avoir quitté l'Arménie J. Greenwood s'est mise à chercher les moyens de s'impliquer dans la reconstruction du pays auquel elle s'était attachée. En tant qu'architecte, la reconstruction de l'infrastructure l'intéressait, mais elle était déçue de trouver que les nouveaux immeubles manquaient généralement du caractère arménien traditionnel.

Travaillant avec l'organisation de l'Environnement "Earthwatch Institute" J. Greenwood est maintenant en train d'organiser quatre expéditions de onze jours de recherche architecturale qui vont conduire des volontaires internationaux à Gümri en juin et juillet 2007.

Les volontaires vont identifier et documenter les éléments architecturaux historiques et les modèles des provinces historiques qui contribueront à former une base de données d'information architecturale à laquelle pourront avoir accès des urbanistes, des architectes et dessinateurs en Arménie.

Pour plus d'information sur ce projet, ou pour se proposer comme volontaire, voir:
www.earthwatch.org/expeditions/greenwood.html

L'interview ci-dessous avec J. Greenwood a été faite par téléphone le 4 avril

ArmenianWeekly - Comment "Earthwatch Institute" en est-il venu à s'intéresser à l'expédition en Arménie ?

Jane Britt Greenwood - J'ai proposé un projet à Earthwatch il y a quelques années à Haïti, concernant l'architecture vernaculaire. Ils ont été intéressés par ce projet, mais il y eut un coup d'Etat à Haïti, et il a été mis en suspens. Mon agent qui programmait ce projet connaissait mon intérêt pour l'Arménie, et il a demandé pour moi une autre proposition relative à l'architecture.

Eartchwatch reçoit un tas de propositions pour des projets de travaux pour les espèces en danger, comme des tortues ou les mainates, mais il n'a pas beaucoup de projets relatifs à l'architecture. Quand Earthwatch essaie de promouvoir un développement durable ou l'environnement, il reconnaît que l'architecture est une partie de la question du développement durable, il m' a donc demandé d'écrire une autre proposition relative à l'architecture vernaculaire. Comme je m'intéressais à l'Arménie depuis si longtemps, j'ai rédigé une proposition pour ce projet en Arménie.

AW - Quelles observations spécifiques avez-vous faites au sujet de l'architecture d'Arménie ? Quels sont les traits caractéristiques et que construit-on aujourd'hui ?

J.G.- Du point de vue érudit, l'information qui a été éditée l'a été principalement au sujet des églises. Cela fait partie de l'identité culturelle de l'Arménie, mais il y a d'autres structures plus petites qui peuvent tout autant établir l'identité du pays. Souvent, les gens ne voient pas la valeur des plus petites constructions, telles que les maisons et les établissements municipaux, mais elles ont beaucoup d'importance pour placer un pays dans un contexte de questions sociales et politiques..

Ces dernières années, il y a eu un boom économique en Arménie, spécialement à Erevan, et j'ai vu qu'une homogénéisation prenait place dans l'architecture de cette ville. Près de l'Opéra, les immeubles ressemblent à un mini Times Square, on y voit des panneaux d'affichage qui sont illuminés, et on a ces immeubles de bureaux modernes qui s'élèvent avec ces alignements de fenêtres en longueur. Et si on les prend en photos, ils pourraient se trouver n'importe où dans le monde.

C'est là ma crainte, et c'est typique de nombreuses cultures qui essaient d'aller de l'avant au point de vue économique, en tentant de se positionner sur la scène du monde, elles regardent ce qui se construit dans les autres parties du monde et elles se disent: "Il faut que nous construisions des boxes de verre, il faut que nous soyons comme tout le monde". Bien que ce soit certainement bien, cela entraîne les gens à ne pas comprendre la valeur de leur histoire, et leur histoire et héritage architecturaux.

De mon point de vue, une grande partie de cet héritage en termes d'immobilier a déjà été détruit à Erevan, on ne le retrouve plus du tout à Erevan. A Gümri, dans le quartier historique de Koumaïri, et la vieille zone d'Alexandrapol, il existe encore des exemples d'architecture arménienne du début du 20 ème siècle. Et je n'ai rien vu de semblable dans les autres parties de l'Arménie. Sur le long terme, j'aimerais voir ce projet s'étendre dans d'autres régions, parce que je pense que Goris a une importante typologie troglodyte vernaculaire, et Dilijan a un type différent de typologie immobilière. On commence à voir que les structures architecturales sont réellement spécifiques à un lieu et aux différentes influences régionales de la communauté et du peuple. D'un point de vue architectural, et du point de vue de la recherche et universitaire, c'est une information qui nécessite d'être mieux documentée et préservée.

Ce serait terriblement dommage pour l'Arménie de perdre cette part de sa culture et de son histoire.

AW - Dans certaines parties historiques des Etats Unis, on ne peut même pas peindre sa maison d'une certaine couleur. Alors que dans un endroit aussi vieux et historique comme l'Arménie, il semble qu'on puisse construire comme n'importe quoi. Qu'est-ce qui ne va pas dans l'architecture en Arménie ?

J.G. - Il y a quelques facteurs, d'un point de vue immobilier, et au moins à Gümri. Les gens veulent fondamentalement un abri, et ils veulent un abri sans risque, sec et confortable. A Gümri, un tas de gens vivent toujours dans des domiks, ou dans une ou deux pièces d'une maison, car le reste de la maison a été endommagé dans le tremblement de terre de 1988. Un grand nombre de ces familles n'ont pas de ressources pour réparer les maisons, ou quand elles les ont, cela ne les intéresse pas de maintenir cette sorte de caractère historique. Ce n'est pas une grande priorité, et je comprends parfaitement cela.

Or, il y a un Ministère de la Culture, et il y a quelques organismes qui s'occupent de la préservation, je ne sais pas si les normes sont bien respectées.

Il faut absolument que cela se passe au niveau local, municipal, mais il y a un tas de gens qui continuent à lutter au jour le jour pour des questions de vie et de survie, aussi ces problèmes ne sont-ils pas aujourd'hui pour eux une priorité.

AW - Qu'espérez-vous comme résultat de cette expédition ? A quoi va-t-elle aboutir ?

J.G.- C'est fondamentalement un processus éducatif. C'est un moyen d'éduquer les citoyens sur la valeur des structures historiques. Ce sera une valeur à long terme. Cela peut être une valeur pour le tourisme, si on peut le promouvoir de façon à ce que les visiteurs voyagent jusque Gümri pour aller voir les maisons dans cette région historique.

Mais il nous faut aussi faire attention. Par le développement d'un "langage modèle", j'aimerais pouvoir établir un guide de design et une stratégie de développement. Quand des gens veulent construire dans cette région, il n'est pas indispensable que tout le monde construise comme l'Alexandrapol historique. Mais il y a des caractéristiques et des composantes de ces immeubles - dans la manière dont les fenêtres sont conçues, par exemple - il y a des procédés de durabilité qu'il faut conserver. Nous avons beaucoup de choses à apprendre de ces structures, qui vont nous aider à planifier l'avenir de Gümri.

Si la frontière de Kars et de Gümri s'ouvre, et quand elle s'ouvrira, il va y avoir un grand boom économique à Gümri. De sorte que cette région historique court le risque d'être détruite par toute cette notion de développement économique, et si nous allons jusqu'au bout de ce processus d'éducation et de documentation, et si nous veillons à la restauration de certaines de ces structures, nous pourrons avoir une prise pour aider les gens à reconnaître la valeur de ce qu'ils ont.

AW - Quelles sont les perspectives de réalisations de travaux sur place en termes de mise en œuvre ? Y a-t-il un cadre pour de futures suggestions pour contacter le gouvernement ou les municipalités ?

J.G.- L'un de mes objectifs à long terme est d'acheter l'une de ces structures historiques et terminer réellement le processus de préservation/restauration. C'est un moyen de créer des emplois dans la zone, car il y a de nombreuses compétences en maçonnerie et en ferronnerie.

Gümri a une histoire riche d'artistes, aussi y a-t-il une culture artistique et une culture artisanale qui sont en train de se perdre. C'est un moyen de créer des emplois pour les gens, de créer un créneau dans le pays pour les artisans, ceux qui travaillent le fer, les tailleurs de pierre, la maçonnerie, et pour éduquer le public et les gens à des compétences spécifiques. Grâce à cela, nous pourrons contacter le gouvernement, si nous pouvons montrer que nous créons des emplois, et créons un environnement qui devient agréable à vivre.

Je pense que Gümri est un secours bienvenu loin de la chaleur et de la fumée d'Erevan en été. Il est question d'essayer de vendre la vision de ce que Gümri pourrait être. Je ne suis qu'une architecte avec ces idées - tout ce que je peux faire est de commencer avec mon projet. Et en prenant conscience de ses racines, le peuple s'y intéressera, et on verra où cela mène.

Les intrigues politiques en Arménie sont très complexes, et je ne suis pas qualifiée pour m'en mêler, mais à travers ce projet et en suscitant l'intérêt, peut-être que quelqu'un pourra travailler avec ces idées, et aider le gouvernement à se remuer, ou au moins les autorités de Gümri pourront s'intéresser à ces idées.

Je sais bien que cela ne va pas se faire en un jour - c'est un problème très complexe du point de vue politique, mais en tant qu'architecte, tout ce que je peux faire maintenant c'est d'essayer de documenter, de préserver, et de rassembler des histoires orales des habitants au sujet de leur vie dans ces maisons, ce qui a été important pour eux dans ces maisons, quelle est la structure sociale de la vie familiale résultant de ces maisons.

AW - Il y a une pression sur les gens s'ils dévoilent ces choses et disent par exemple que les projets de construction sont en train de détruire le patrimoine des villes arméniennes. L'atmosphère en Arménie est difficile à ce sujet-là.
Avez-vous des partenaires locaux en Arménie qui vous aident dans cette tâche afin que vous ayez du succès ?

J.G.- J'ai travaillé à Gümri avec le Centre de Recherche de la Ville. Au cours des 5-6 dernières années, ils ont développé une base de données digitale des immeubles - ils ont photographié et catalogué les immeubles - c'était formidable. Mais ils n'ont pas analysé les immeubles, regardé les tendances, notamment d'un point de vue de comportement social. Aussi, ma recherche vise-t-elle à essayer de faire la prochaine étape. Mais j'ai entendu dire que les gens hésitent à dire ce qu'ils pensent, tout ce que je peux donc faire de réaliste est d'informer.

AW - Est-ce que les projets de construction en Arménie sont soumis à des directives, ou pensez-vous qu'ils maintiennent le patrimoine du pays ?

J.G. - Mon impression est qu'il y a des directives, mais elles ne sont pas suivies. Mais c'est la complexité du système politique et des codes de construction. Et l'on trouve cela aussi aux Etats Unis, ce n'est donc pas quelque chose de spécifique à l'Arménie. Même les promoteurs aux USA savent qu'il y a des règles à appliquer, mais ils essaient de les contourner, et cela dépend réellement du pouvoir de celui qui essaie de superviser le projet. Si l'on n'a pas des autorités municipales fortes ou un groupe de préservation, on n'a aucun moyen de découvrir si les directives de préservation ont été suivies.

Assez souvent, l'argent parle plus fort que tout, spécialement dans un pays qui a été privé de tout développement économique pendant tant d'années. Et il est dur de prétendre le contraire, je comprends cela. Aussi, l'affaire consiste-t-elle à essayer de faire un pas à la fois afin de pouvoir se documenter à ce sujet. Ces immeubles pourraient être détruits par des tremblements de terre - et un grand nombre d'immeubles ont été endommagés par l'eau au cours du temps. Il se peut qu'il y ait un moment où quelqu'un dise qu'il n'est pas financièrement responsable ou faisable de maintenir les immeubles. Même aux Etat Unis, quand on cherche à restaurer une structure il y a un solde final financier à prendre en compte.

AW - Vous avez mentionné les tremblements de terre - il est vrai que certains des nouveaux bâtiments en construction commencent à s'effriter avant d'être terminés. Est-ce que les nouveaux immeubles en construction sont anti-sismiques ?

J.G. - Il me semble que les constructions sont censées être conformes aux normes anti-sismiques, mais le sont-elles réellement ou non, je ne peux pas répondre sans parler aux architectes et aux inspecteurs sur place. Mais c'est cela que je trouve intéressant dans ces immeubles historiques. Un grand nombre de bâtiments dans le quartier historique de Koumaïri ont supporté deux tremblements de terre, alors que ceux construits après la Seconde Guerre Mondiale ne les ont pas supportés. Il y a un tas de choses que nous pouvons apprendre sur la façon dont ces immeubles ont été construits - il y a des qualités thermiques pour ces immeubles, et il y a un tas de leçons à en apprendre, qui peuvent nous aider à nous guider dans l'avenir.

AW - Comment cette expédition est-elle promue dans la communauté internationale ? Comment essayez-vous de recruter des volontaires pour ce voyage ?
J.G. - Earthwatch a une stratégie de marketing agressive pour tous ses projets. Ils contactent des gens comme vous et d'autres médias arméniens, pour promouvoir l'expédition parmi leurs propres réseaux de volontaires de façon internationale, et il y a une information au sujet de l'expédition sur leur site web: www.earthwatch.org

En Arménie, nous allons distribuer des prospectus dans des hôtels autour de Gümri et d'Erevan, et nous espérons faire un spot TV quand nous y serons en été.

AW - Si ce voyage est couronné de succès, y a-t-il une possibilité d'autres expéditions Earthwatch en Arménie ?

J.G.- Absolument. Il y a plein d'endroits archéologiques à examiner. Earthwatch a des expéditions pour se documenter sur la flore et la faune. A mon avis, l'Arménie a de très belles fleurs et fleurs sauvages. Il y a de très nombreuses occasions pour Earthwatch de s'impliquer en Arménie - il s'agit seulement de trouver d'autres personnes comme moi, intéressées à faire quelque chose comme cela.

AW - Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à l'Arménie ?

J.G. - Mon mari et moi habitions à Boston. Il était enseignant, et a vu une publicité dans le "Chronicle of Higher Education" au sujet d'une université américaine [Amerian University of Armenia] qui était lancée par la communauté de la Diaspora de Californie. Sa spécialisation est le commerce et l'ingénierie, et il y avait deux régions dans lesquelles des programmes avaient débuté. Nous sommes donc venus en 1992.

Le gouvernement arménien avait donné à l'Université Américaine d'Arménie une propriété pour y construire une nouvelle université de style américain, et j'ai été engagée comme architecte de l'université. J'étais donc en liaison avec les architectes de Californie.

Il y eut un tas de changements. Le site original que nous avons vu était une zone de stockage de munitions, et ce site a explosé littéralement, le jour suivant ma venue pour l'examiner. Nous avons donc passé un certain temps à chercher un autre site. Ma recommandation finale fut de rester au centre-ville d'Erevan à cause des problèmes de transport pour les gens et personne ne savait à quoi l'avenir allait ressembler. Après y être restée un an et demi, j'ai trouvé que les gens étaient très chaleureux, et chacun me considérait comme membre de sa famille. C'est un très beau pays, avec de très nombreuses facettes différentes - c'est si petit avec un paysage si varié. Je suis réellement tombée amoureuse de ce pays, j'ai été fascinée, et au cours de toutes ces années, j'ai cherché un moyen de m'impliquer architecturellement dans ce qui se passait là-bas.

Je suis partie en 1993, et n'y suis retournée qu'il y a cinq ans, et depuis, j'y suis retournée tous les étés, pour développer des partenariats et chercher des projets.
Et finalement, j'ai contacté le Centre de Recherche de la Ville de Gümri (www.alexandrapol.org) . J'ai une passion réelle pour le pays et le peuple, et cela m'intéresse d'apprendre la culture qui a construit cette architecture

AW - Dans le catalogue de l'Institut Earthwatch, vous dites: " Joignez-vous à moi pour cette expédition passionnante en Arménie - ce sera vraiment une expérience de changement de vie". Comment pensez-vous que les vies des gens vont changer s'ils participent à cette expédition ?

J.G. - Ils auront une meilleure appréciation d'un autre pays, et ils vont apprendre beaucoup de choses sur eux-mêmes. Aller en Arménie a été une expérience de changement de vie pour moi, à plusieurs niveaux . Je me suis rendue compte que j'étais plus forte que je le pensais, à la fois émotionnellement et physiquement, et je pense que les autres aussi vont découvrir cela. C'est toujours dur de vivre en Arménie, et les gens vont comprendre, au point de vue du développement durable, par exemple, qu'il n'est pas nécessaire de prendre un douche pendant un quart d'heure et d'utiliser autant d'eau.

Ces sortes d'expériences de vie sont celles auxquelles je pense, et avec l'architecture nous parlons de développement durable, de projets de verdure, et de gaspillage, mais quand on peut faire l'expérience d'une autre culture, qui fait réellement autant avec si peu, alors les gens vont comprendre qu'on peut faire beaucoup avec peu. Et il y un tas de choses qu'on peut réduire dans sa vie aux USA ou en GB, ou en Australie, où dans quelque pays d'où l'on est, et l'on peut toujours mener une vie riche et épanouie.

Les volontaires vont apprendre de cette expérience, beaucoup de choses sur eux-mêmes, et aussi sur l'Arménie et l'architecture. Ils vont regarder leur environnement d'une manière différente. Cela leur fera réaliser qu'ils peuvent faire une différence dans leur propre environnement. A chaque fois qu'on a un processus éducatif, si l'on peut intéresser un ou deux des étudiants chaque semestre, on a fait du bon travail, car ils peuvent aller convaincre d'autres personnes. Si petit que soit le progrès que nous faisons ce sera un grand pas en avant vers le changement. Il se peut que je ne le voie pas, mais que quelqu'un d'autre puisse voir le travail que nous faisons, et le continue .

Il faut commencer quelque part, et je pense que c'est là le commencement.

Source: Armenian Weekly On-Line, volume 73, N° 15 - 14 avril 2007