L'Allemagne et le génocide Arménien
une interview de Margaret Anderson

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Par Khatchig Mouradian
11 Novembre, 2006

Traduction Didier Torossian et Georges Festa

Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian

La question de la responsabilité allemande dans le génocide arménien a été étudiée par un certain nombre de chercheurs au cours des dernières décennies. L'Empire ottoman était l'allié de l'Allemagne durant la Première Guerre mondiale, où jusqu'à un million et demi d'Arméniens ont été déportés de l'empire et ont péri dans une annihilation de masse conduite par l'Etat.

Le 15 juin 2005, le Parlement allemand a fait passer une motion honorant et commémorant "les victimes des violences, des meurtres et des expulsions parmi le peuple arménien, avant et pendant la Première Guerre mondiale". Le Bundestag a déploré les actes du gouvernement Jeune-Turc dans l'Empire ottoman qui ont conduit à une annihilation presque totale des Arméniens d'Anatolie".

Le Bundestag a aussi reconnu et déploré "le rôle peu glorieux joué par le Reich allemand qui, en dépit d'une richesse d'informations sur l'expulsion organisée et l'annihilation des Arméniens, n'a rien tenté pour intervenir et stopper ces atrocités".

Dans cette interview du Professeur Margaret Anderson, menée par téléphone depuis Beyrouth, nous avons parlé des questions relatives à l'Allemagne par rapport au génocide arménien.

Khatchig Mouradian : Comment vous êtes-vous intéressée au génocide arménien pour la première fois ?

Margaret Anderson : C'était par accident. Quand j'ai terminé mon dernier livre, j'ai ressenti la nécessité d'un domaine différent qui soit nouveau pour moi. Un de mes collègues, qui effectuait des recherches sur l'Histoire italienne pendant la même période, m'a dit "Vous devriez travailler sur les Arméniens". Je lui ai répondu que je ne peux pas travailler sur les Arméniens, je ne parle pas l'arménien, je ne lis pas le turc. Et il a dit : "Oui, mais vous lisez l'allemand et il y a beaucoup de matière concernant l'Allemagne." Il avait raison. Il existe 56 ouvrages au Bureau Allemand de l'Etranger consacrés aux persécutions des Arméniens, ainsi que beaucoup d'autres sous d'autres titres – tels que l'ambassade de Constantinople – qui sont plutôt significatifs à propos de cette histoire terrible.

J'ai un collègue, Stéphane Astourian, un spécialiste de l'Histoire arménienne, sans qui je n'aurais pu commencer cette recherche. Il fut immédiatement d'une grande aide en m'orientant vers les sources arméniennes appropriées et en me faisant comprendre l'historiographie.

K.M. : Avec quelle précision ces documents ont-ils été recherchés ?

M.A. : Vahakn N. Dadrian les a utilisés, notamment dans La responsabilité allemande dans le génocide arménien : une analyse des preuves historiques de la complicité allemande (1996), et même si avant, plusieurs personnes l'avaient déjà fait. Ulrich Trumpener avait écrit un excellent chapitre dans son livre de 1968 L'Allemagne et l'Empire ottoman, 1914-1918. Plus récemment, L'opération Némésis : La Turquie et le génocide des Arméniens (2005) , Isabel V. Hull (Destruction absolue : la culture militaire et les pratiques de guerre de l'Allemagne impériale - Cornell : Ithaca, 2005) et Donald Bloxham (Le grand jeu du génocide : impérialisme, nationalisme et destruction des Arméniens - Oxford, 2005) utilisent ces documents à bon escient. Pour autant que je sache, les chercheurs de Turquie n'ont rien publié en utilisant cette matière; bien que lorsque je me trouvais aux archives du Bureau Allemand de l'Etranger à Berlin, il paraissait clair que des chercheurs turcs les avaient vus. Quand vous travaillez sur les archives allemandes, vous devez signer un document signalant que vous avez utilisé ces documents. Ainsi, vous pouvez voir quelquefois qui les a utilisés avant vous. Les documents du Bureau Allemand de l'Etranger, publiés par Johannes Lepsius en 1919, sont maintenant disponibles en ligne, édités par Wofgang Gust. Gust a mis en italique les parties de L'Allemagne et les Arméniens de Lepsius. Gust a pu faire cela en comparant le travail de Lepsius et les documents originaux. Ceux-ci sont disponibles en ligne sur http://www.armenocide.de.

K.M. : Dans La responsabilité de l'Allemagne dans le génocide arménien, Dadrian affirme que Lepsius a laissé ces éléments exprès.

M.A. : Je pense que Gust lui-même est devenu plus modéré sur ce sujet. La plupart des phrases et des passages laissés de côté sont totalement insignifiants par rapport au point central de la question. Y a-t-il eu un génocide arménien et qui fut impliqué ? Ils n'insistent pas de façon significative sur la question du génocide. Dans certains cas, Lepsius – si Lepsius fut responsable de ces omissions – a dû vouloir protéger les citoyens allemands et la réputation de l'Allemagne, mais dans la plupart des cas, il me semble qu'il protégeait les Arméniens. C'est ce qu'il a pu essayer d'adoucir ou laisser en blanc, et les historiens turcs seront prompts à sauter là-dessus, au sujet de la violence de la révolution arménienne, et il aurait masqué cela. Lepsius présente une description de la presque totalité de l'aspect victimaire des Arméniens, incapables de se défendre. Nous savons que ce n'est pas vrai; les Arméniens se sont défendus quand ils l'ont pu. Mais Lepsius était un homme d'Eglise et désapprouvait la violence. Il essayait aussi de protéger les Arméniens contre ce que nous avons longtemps connu comme une accusation fausse de la part des Allemands turcophiles, selon laquelle les Arméniens étaient des terroristes, les déportations des mesures contre des traîtres, et que le comité Union et Progrès protégeait uniquement l'Etat ottoman.

K.M.: Avant que nous ne parlions de l'Allemagne et de l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, pouvez-vous nous donner une image des relations germano-ottomanes avant la guerre ?

M.A.: Vingt ans avant la guerre et même juste avant, l'Allemagne avait autant d'intérêts dans l'Empire ottoman que la France ou les Autrichiens. Elle avait moins d'investissements économiques et moins d'institutions culturelles, mais avait certainement bon espoir d'en avoir dans le futur. Jusqu'à la Seconde Guerre des Balkans (1912-1913), l'Allemagne travaillait sérieusement pour maintenir en l'état l'Empire ottoman, car elle avait peur, comme toutes les grandes puissances se trouvant là-bas, que si l'empire se désintégrait, une autre puissance européenne en prendrait possession (probablement la Russie, ou bien l'Angleterre ou la France). Il y avait la crainte que quelle que soit la nation qui annexerait l'Empire ottoman, celle-ci ne devienne trop puissante, et que l'équilibre européen ne soit dangereusement modifié. L'Allemagne aurait plus particulièrement souffert, car contrairement aux autres nations, elle n'avait pas pris pied en Méditerranée. C'est pourquoi les Allemands ne voulaient pas la dissolution de l'Empire ottoman.

Après 1912, l'Empire ottoman a commencé à se comporter comme s'il allait se dissoudre de toute manière, quoi que puissent faire l'Allemagne ou les autres puissances européennes. L'impression qu'il allait bientôt être "liquidé", selon l'expression du ministère des Affaires Etrangères allemand, a provoqué de la part de l'Allemagne un soutien soudain aux Arméniens en 1913-14, d'une manière inégalée auparavant. L'Allemagne a alors tant soutenu les réformes dans l'est de l'Anatolie que les puissances ont finalement forcé les Ottomans à signer en février 1914 un accord garantissant aux Arméniens d'Anatolie orientale une certaine parité dans la fonction publique avec les populations musulmanes en place, et une certaine forme d'autonomie. L'Allemagne n'avait pas été favorable pour soutenir les réformes par le passé, restant aux côtés du gouvernement ottoman pour y résister. Mais en 1913, et dans la première moitié de 1914, voyant que la dissolution de l'empire était proche, elle a souhaité avoir des amis qui lui permettraient de profiter de ce qui resterait. Ces amis, espérait-elle, pouvaient être les Arméniens.

K.M.: Mais c'était loin de se matérialiser en quelque chose de positif pour les Arméniens, n'est-ce pas ? Selon Hilmar Kaiser, une position unanime envers les Arméniens entre 1915-16 n'existait pas.

M.A.: Oui, c'est vrai. Mais en 1915-1916, l'Allemagne se trouvait au milieu d'une guerre mondiale, qui a changé tous les calculs. Souvenez-vous, le gouvernement allemand n'avait pas de position unifiée sur plusieurs sujets brûlants : à propos de l'avenir de l'Ukraine, que les Allemands occupaient en 1915, et de la Belgique, qu'elle occupait depuis août 1914. Il n'y avait pas de position cohérente de la part de l'Allemagne sur chaque question cruciale à propos du règlement de l'après-guerre. Il y avait des conflits importants au sein du gouvernement allemand lui-même pendant la Première Guerre mondiale, où l'aile droite (en l'occurrence l'armée) et les modérés (le chancelier Bethmann Hollweg et le ministère des Affaires étrangères) luttaient pour le contrôle de la politique future. Ainsi, l'absence de position cohérente à propos des Arméniens ottomans n'est pas surprenante. Cependant, en disant cela, je pense qu'il est aussi vrai qu'au plus haut niveau du gouvernement allemand, la décision fut de dire qu'ils avaient un allié – le gouvernement ottoman – et qu'ils ne feraient rien qui puisse mettre en danger cette alliance. Bien qu'il y eût beaucoup d'Allemands dans l'Empire ottoman lui-même – des hommes d'affaires, des banquiers, des ingénieurs, des diplomates – qui protestaient contre la politique ottomane, le sujet est finalement arrivé jusqu'à Berlin, et la position du chancelier fut claire : « Peu importe ce que peuvent faire les Turcs, ils sont nos alliés, et pas les Arméniens. »

K.M.: Peut-on tout de même dire qu'il y avait une politique de négation de l'extermination des Arméniens ?

M.A.: Oui et non. Certes, le fait était nié par le grand public. Il s'agissait d'une politique appliquée par d'autres tranches de la société. Mon travail a porté sur l'opinion publique allemande, et les élites savaient ce qui se passait. De grands professeurs de langue orientale, certains journalistes, au moins six surintendants (globalement des évêques) de l'Eglise protestante; certainement aussi des leaders laïques parmi les catholiques allemands (tel que le leader du parti centriste au Parlement, Matthias Erzberger, qui fut assassiné par des voyous de l'aile droite après la guerre), le pape; le patron de la Deutsche Bank (comme Hilmar Kaiser et Gerald D. Felman l'ont démontré); et d'autres membres du Reichtag, tels que le dernier prix Nobel de la Paix, le libéral Gustav Stresemann, le savaient. Stresemann a décidé de garder le silence à ce sujet. Une étudiante diplômée à Berlin, d'origine arménienne, Madame Elizabeth Khorikian, a fait une étude sur l'un des journaux à grand tirage (de l'aile gauche) de Berlin pendant l'année 1915, le Berliner Tageblatt. Ce journal était tiré quelquefois à trois ou quatre éditions dans la même journée, car à chaque nouvelle de la guerre, il y avait une nouvelle édition. Elle a étudié chacune d'elles. Et dans chacune des ces éditions, elle a vu les Arméniens mentionnés à peine 5 fois sur toute la période. Il y avait des interviews de Talaat Pacha, Enver Pacha et Halil Pacha, dont deux étaient des reproductions d'informations turques. Les journaux savaient très bien ce qui se passait. La presse social-démocrate et la presse chrétienne étaient au courant. Les journaux chrétiens en ont dit le plus, bien qu'ils aient parlé avec précaution et utilisaient un langage surveillé. Lepsius a donné une interview le 5 octobre 1915 à un groupe de journalistes à Berlin, pour leur dire ce qu'il avait appris lors de son récent voyage à Constantinople/Istanbul de fin juillet à début août. Le rédacteur en chef d'un journal socialiste écrivit : « Si quelqu'un voulait appliquer les concepts européens de moralité et de politique aux relations turques, on arriverait à un jugement complètement faussé. » En général, les journaux voulaient suivre le point de vue suivant : « Nous sommes en guerre et le gouvernement pense que cette alliance est importante pour nous, alors nous continuerons cette alliance. »

K.M.: Voulez-vous dire qu'il n'y avait pas de censure directe ?

M.A.: Il y avait aussi une censure directe. Quand Lepsius a imprimé 20 500 exemplaires de ses textes, beaucoup d'entre eux furent confisqués par le général allemand en charge de la censure dans la zone de Berlin, avant même que les Turcs n'aient protesté. Mais je pense que si la presse avait voulu dévoiler cette histoire, elle aurait pu le faire. Il y avait tant d'autocensure que le gouvernement n'avait pas à intervenir. Nous ne saurons jamais ce qui aurait pu se passer si la presse avait essayé de diffuser le travail de Lepsius, mais elle n'a pas essayé, parce qu'elle croyait qu'il était beaucoup plus important d'avoir les Turcs de leur côté. L'invasion alliée de Gallipoli a commencé en mars 1915. La défense de Gallipoli, croyait-on, était absolument centrale pour une victoire allemande, que les Allemands assimilaient à leur survie. Et souvenez-vous : 1 303 soldats allemands sont morts chaque jour en moyenne entre août 1914 et l'armistice de 1918. Il ne faut pas s'étonner de voir les Allemands préoccupés par ce qui se passait en Belgique, en France, en Galicie, et sur le front de l'est. Personne ne pensait à la Turquie. Pour moi, c'est la raison la plus importante de voir en Lepsius, avec toutes ses imperfections, un héros. Il n'a pas tenu compte de ce qui serait le mieux pour l'Allemagne. Cinq jours après que son fils ait été tué sur le front de l'Est, il est arrivé à Constantinople, et selon ses dires, il a interviewé non seulement Enver Pacha mais aussi Talaat. Selon moi, personne n'a suffisamment cherché derrière les mystères du voyage de Lepsius à Constantinople/Istanbul. Pourquoi le ministère des Affaires étrangères lui a-t-il donné la permission d'y aller ? Comment pouvait-il être à même d'obtenir une interview avec Enver, et s'il a dit la vérité, avec Talaat ? Un ami habituel des Arméniens et un écrivain et journaliste normal (il n'était plus pasteur depuis qu'il avait été obligé d'abandonner quand il a refusé d'arrêter de s'agiter à propos des Arméniens en 1896), n'aurait certainement pas été en mesure, en temps de guerre, de parler avec le ministre de la Guerre et le ministre de l'Intérieur de son propre pays, encore moins un étranger. Je pense qu'il n'a pu faire cela seulement parce que le ministère allemand des Affaires étrangères avait fait pression sur les Turcs pour qu'ils le reçoivent. Pourquoi pensez-vous qu'ils ont fait ça ? Ne pensez-vous pas que c'est plutôt la question à se poser ?

K.M.: Pourquoi pensez-vous qu'ils ont fait ça ?

M.A.: De mon point de vue, ils l'ont fait parce qu'à cette époque, Lepsius faisait croire au ministère allemand des Affaires étrangères que les Arméniens étaient, en fait, importants militairement. Lepsius jouait un jeu très dangereux. Il a essayé d'exagérer l'importance militaire des Arméniens sur le côté russe de la frontière, et a affirmé qu'ils pourraient se rallier du côté des Forces Centrales (Allemagne et Autriche), et que s'ils ne se rangeaient pas à la cause allemande – et là était le corollaire dangereux – ils pourraient, en fait, nuire aux Allemands et aux Turcs durant la guerre. Ce qui est, bien sûr, une véritable excuse que le gouvernement turc utilise pour justifier ce qui s'est passé. Mais en fait, je pense que Lepsius était en train d'essayer d'exagérer le danger militaire du mouvement révolutionnaire arménien de façon à ce que l'Allemagne fasse pression sur les Turcs pour arrêter les déportations et les massacres. Mais pendant qu'il était à Constantinople, de fin juillet à début août 1915, la plupart des Arméniens avaient déjà été déportés et il était clair pour le gouvernement allemand qu'ils n'avaient rien à offrir aux Allemands et qu'ils ne constituaient pas une menace pour les Turcs.

K.M.: Est-ce qu'il y a des documents là-dessus ?

M.A. : Au début, à la fin du mois de mai 1915, Lepsius prit contact avec le ministère allemand des Affaires étrangères et proposa ses services comme médiateur entre les Turcs et les Arméniens. Il tenta d'influencer le ministère allemand sur l'importance que pouvaient avoir les Arméniens pour l'Allemagne. « On ne peut traiter une nation de quatre millions d'individus comme quantité négligeable » (sic). Il présenta les Arméniens comme une courroie reliant la Turquie à la Russie, à mi-distance de chacune d'elle. « Il ne nous serait pas profitable que la moitié russe de cette courroie soit en permanence favorisée et encouragée, tandis que l'autre, la turque, ne soit qu'opprimée. » Comme une lutte à la corde, celui qui la tirerait à soi aurait l'avantage. « Il est impossible de rompre cette courroie. La langue, la littérature, l'Eglise, les coutumes constituent un lien indestructible. La politique d'extermination d'Abdül Hamid n'a fait que renforcer cette courroie. » Au début du mois de juin 1915, le sous-Secrétaire d'Etat au ministère allemand des Affaires étrangères, Arthur Zimmermann, estima que cela pouvait être vrai et demanda à l'ambassadeur allemand en poste à Constantinople, Hans von Wangenheim, d'organiser une rencontre.

Wangenheim déclara que les Turcs ne voulaient pas voir Lepsius et déconseilla toute visite. Cependant les Affaires étrangères insistèrent – non par quelque souci humanitaire, mais, selon moi, parce que Lepsius était parvenu à les convaincre que les Arméniens pouvaient leur être utiles. Lepsius connaissait, bien sûr, leurs souffrances. Même si Lepsius avait pu se rendre directement à Constantinople, peut-être au début de juin, il n'aurait pu convaincre le comité Union et Progrès. Mais s'il avait pu revenir grâce au ministère des Affaires étrangères, il aurait pu rendre la politique allemande davantage influente sur la politique turque.

Depuis longtemps la Turquie tente de nier ce qui s'est passé. Dès cette époque le comité Union et Progrès tenta de garder un secret absolu afin de conserver un « pouvoir de négation » en permanence. A mes yeux, ce qui menaçait le plus ces événements était leur caractère public, et c'est ce que le gouvernement turc, et plus tard Lepsius, comprirent. Mais ceux qui soutenaient les Arméniens ne le comprirent pas tous. Le 16 juillet 1915, l'ambassadeur américain à Constantinople, Henry Morgenthau, écrivit au Département d'Etat qu'une « campagne d'extermination d'un peuple est en cours » et recommanda d'éviter toute protestation afin de ne pas aggraver la situation. Morgenthau est un héros pour les Américains d'origine arménienne(voir, par exemple, le livre de Peter Balakian, Le chien noir du destin [Black Dog of Fate]), non seulement pour ses efforts en faveur des Arméniens lorsqu'il se trouvait en Turquie, mais aussi, probablement, parce qu'à la fin de la guerre, il rédigea ses Mémoires où il se présente en homme courageux et bon, tandis que le personnel diplomatique allemand est présenté tout entier comme mauvais. Je ne conteste pas que Morgenthau ait aidé les Arméniens, d'ailleurs il livra des informations à Lepsius aux fins de publication. Mais il était aussi d'abord et avant tout un employé du gouvernement américain (de même que les diplomates allemands en Turquie étaient d'abord et avant tout des employés de leur gouvernement). Après avoir quitté Constantinople à la fin de l'hiver 1916, Morgenthau fit même quelques apparitions publiques en compagnie de l'ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis. Ce qui rendit furieux un journal arménien publié aux Etats-Unis. Les pro-Arméniens en Amérique ne pouvaient comprendre comment Morgenthau pouvait consentir à apparaître sur la même tribune avec un représentant du gouvernement turc assassin. Ils ne pouvaient comprendre pourquoi il agissait de la sorte. Il le fit car il était ambassadeur américain et que les Etats-Unis étaient une puissance neutre intéressée par de bonnes relations avec les Turcs. A l'été 1915, il rapporta tout au gouvernement américain et fit en privé de son mieux pour aider les Arméniens (comme le firent les consuls allemands sur place). Mais il avertit aussi son gouvernement que des protestations ne pourraient qu'aggraver la situation et suggéra d'en informer de même les groupes de missionnaires.

K.M. : Pour quelle raison le fit-il ?

M.A. : Ecoutez, n'oubliez pas que lorsque des pressions diplomatiques s'exercèrent sur Abdül Hamid en 1896, celui-ci répondit en massacrant les Arméniens à Istanbul/Constantinople. Pour des gens comme Morgenthau les Turcs n'étaient pas un peuple civilisé, pour de bonnes raisons. Je ne dis pas qu'il n'existait aucun Turc civilisé dans l'Empire ottoman, mais les Turcs et les Kurdes se sont comportés d'une manière si horrible dans les années 1890 que, pour beaucoup de gens, le gouvernement ottoman ne répondrait pas à quelque pression de l'opinion publique en Europe et aux Etats-Unis. C'était l'avis de Morgenthau. Souligner que même des gens comme Morgenthau le croyaient, rend, je pense, davantage respectables d'autres gens – tel que le pape – qui croyaient, à tort cependant, que l'on serait plus utile aux Arméniens en manoeuvrant en coulisse auprès des Turcs pour les convaincre d'agir de telle ou telle façon.

K.M. : Le gouvernement allemand pouvait-il interférer de quelque manière pour mettre fin au génocide et aux déportations ?

M.A. : Dans l'empire Ottoman les soldats allemands ne faisaient pas partie de l'armée allemande, mais se trouvaient tous sous commandement ottoman – et en faisaient partie les pires, comme le premier aide de camp du chef d'état-major de l'armée turque, le colonel Bronsart von Schellendorf. Il n'y avait pratiquement aucune légalité à ce que le gouvernement allemand leur ordonne d'intervenir. Par contre le gouvernement allemand aurait pu leur ordonner de se retirer de l'armée ottomane et de revenir chez eux. On nous demande parfois : « Pourquoi le gouvernement allemand n'a-t-il pas menacé les Ottomans de leur couper les vivres ? » C'est un bon argument. Je le croyais avant de lire les entretiens qu'eut Zimmermann en 1915 – entretiens qui n'ont d'ailleurs rien à voir avec les Arméniens – qui révèlent son inquiétude constante de voir l'Allemagne incapable de porter assistance aux Ottomans. Il fallut attendre la mi-janvier 1916, après la conquête de la Serbie, pour que les trains allemands atteignent Istanbul. Auparavant, ils ne pouvaient envoyer de fournitures à la Turquie (excepté l'argent, qui était inutile). Ainsi aucune fourniture en 1915 n'aurait pu être retirée. Du moins, d'après les déclarations de Zimmermann.

K.M. : Que pourriez-vous dire au sujet de la voie ferrée du Bagdad ?

M.A. : J'ai vu des documents dans les archives de la compagnie qui montrent que cette compagnie savait ce qui se passait. Ses représentants sur place ont vraiment, comme le déclare Kaiser, essayé de cacher les Arméniens et de les protéger ; ils ont aussi protesté et ont envoyé des rapports à leurs services en Allemagne. Toutefois, l'officier allemand affecté à la liaison entre l'armée allemande et la voie ferrée du Bagdad, le lieutenant-colonel Böttrich, opprima le personnel du chemin de fer (anatolien) du Bagdad et signa lui-même l'ordre de déportation pour certains de leurs employés arméniens. Je ne dis pas qu'en Turquie certains Allemands avaient clairement pris parti pour les positions du comité Union et Progrès.

K.M. : En lisant tous ces écrits, il ne m'apparaît pas qu'il y ait eu une politique concertée, et cela expliquerait pourquoi certains se sont comportés différemment.

M.A. : Je n'ai pas mené le genre de recherches intensives que je souhaitais au sujet du comportement des militaires allemands ; et de nombreuses archives militaires en Allemagne ont été détruites par les bombardements pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous n'aurons donc jamais le même degré de certitude que nous donnent les archives diplomatiques. Mais il y a eu au moins deux officiers allemands qui se sont comportés différemment. Le feld-maréchal Liman von Sanders sauva des Arméniens à Edirne et Izmir. En vérité il n'y avait pas beaucoup d'Arméniens dans ces deux villes, aussi ils avaient moins d'importance pour le comité Union et Progrès que les Arméniens de Van et d'Urfa. En ce sens Liman a probablement rencontré moins de résistance de la part des autorités ottomanes qu'il n'en aurait eu, s'il avait tenté la même chose, en Anatolie orientale. Mais il rencontra une résistance et il refusa catégoriquement de consentir à leur déportation. (Liman avait toutefois une personnalité détestée de tous, et il le leur rendait, vous pouvez en conjecturer qu'il aurait fait le contraire de ce que les autres exigeaient de lui. Si chaque bureau et chaque service diplomatique allemand s'étaient comportés comme Liman, les résultats auraient probablement été catastrophiques pour les relations germano-ottomanes. D'autre part, l'Empire ottoman était alors si profondément impliqué dans cette guerre et il avait tant d'ennemis parmi les puissances de l'Entente déterminés à agrandir leurs territoires à ses dépens, que nous devons nous poser cette question : aurait-il vraiment abandonné l'alliance austro-allemande ? Probablement non. Mais si les Turcs avaient conclu une paix séparée avec l'Entente, cela leur aurait laissé les mains encore plus libres avec les Arméniens. L'autre officier allemand qui eut un comportement différent fut le colonel (plus tard général) Kress von Kressenstein, le chef d'état-major de Djemal Pacha. Apparemment il a convaincu Djemal de ne pas déporter 400 orphelins arméniens.

Dans le territoire de l'empire russe occupé par les Allemands, l'armée allemande empêcha des pogroms contre les populations juives locales (Ukrainiens et Russes, par exemple), qui étaient encouragés par les armées tsaristes en retraite. Une hystérie très semblable frappa les minorités ethniques à travers l'Europe pendant la Première Guerre mondiale, particulièrement à l'est de l'Europe, et qui fut encouragée par l'armée tsariste. Parfois c'était la minorité allemande qui en était la cible ; ailleurs, c'était les Ukrainiens ou les populations baltes. Mais les Juifs ont toujours figuré parmi les cibles. Partout où elle se trouva, l'armée allemande protégea les Juifs. Mais ils en avaient reçu l'ordre de Berlin. Et ils occupaient un territoire qu'ils avaient conquis. Berlin n'aurait pu donner des ordres à des officiers allemands au service de l'armée ottomane.

K.M. : Dadrian relate que ces officiers allemands étaient mal renseignés par les informations qu'ils recevaient de leurs subordonnés turcs. Cela était-il fréquent ?

M.A. : Cela a pu parfois être le cas. Il est intéressant de voir que Wolffskeel von Reichenberg, major à Marash, fut informé que des Arméniens massacraient des Turcs. Il était présent, vit que cette rumeur était fausse et y mit fin. Plus tard, toutefois, sous le commandement de Fakhri Pacha, il soumit Zeïtoun et les Arméniens d'Urfa, et se trouva à Mousa Dagh. Aussi je ne pense pas que la meilleure explication au sujet du comportement des officiers allemands soit qu'ils avaient reçu de fausses informations, d'autant qu'ils s'adaptaient et commençaient à voir la situation du point de vue des gens pour lesquels ils travaillaient.

K.M. : Le mot « complicité » est-il, selon vous, approprié pour décrire l'implication des Allemands dans le génocide arménien ?

M.A. : Il donne, selon moi, une fausse impression. Je pense que les historiens allemands jugent plus sévèrement les Allemands (bien que Dadrian les juge aussi avec sévérité), en particulier Tessa Hoffman et Wolfgang Gust, tout comme l'historien suisse Christoph Dinkel. Ils ont tendance à présenter ces Allemands comme de précoces nazis. Cela peut être vrai pour quelques-uns de ces officiers, mais j'estime qu'en règle générale les Allemands ont fait ce que tout le monde fait la plupart du temps dans tous les pays, à savoir mettre en œuvre ce qu'ils estiment être le mieux pour leur propre pays.

Par exemple, en Angleterre, les Juifs furent horrifiés par le traitement réservé aux Juifs en Russie avant la guerre ; en fait, tout comme les amis des Arméniens en Allemagne par rapport à la Turquie, ils ne voulaient pas d'une alliance de l'Angleterre avec la Russie. Ils la haïrent vraiment lorsque l'Entente avec la Russie fut scellée en 1907. Puis vint la guerre et l'Angleterre s'allia à la Russie, même lorsque l'armée russe « évacua » trois millions de Juifs. (Vous pouvez appeler cela une déportation.) Habituellement ils ne les massacraient pas, mais ils les obligeaient à partir, dans le cadre d'une « mesure de sécurité », et en tant que mesure punitive, puisqu'ils les accusaient de collaborer avec les Allemands. Dans bien des cas, les populations évacuées perdirent tout ce qu'elles possédaient : maisons, magasins, affaires, tout. Et les armées tsaristes étaient complices des pogroms qui s'ensuivaient parfois. En Angleterre les Juifs protestèrent et ils étaient autorisés à le faire. Voilà la différence. Mais leurs protestations contre le traitement réservé aux Juifs par les Russes ont-elles affecté la politique du gouvernement britannique ? Non. Et, de fait, l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Saint-Pétersbourg, sir George Buchanan, écrivit à son gouvernement en ces termes : « On ne peut avoir le moindre doute sur le fait qu'un très grand nombre de Juifs en Allemagne financent et ont agi comme espions lors des campagnes en Pologne. » Ainsi il croyait et transmettait tous ces mensonges racontés par l'armée russe à propos des Juifs. Eh bien, je dois dire que les diplomates allemands dans l'Empire ottoman étaient plus objectifs et davantage honnêtes. Ils examinèrent avec attention les accusations dont le comité Union et Progrès chargeait les Arméniens. Ils furent convaincus que la majorité des Arméniens étaient innocents de ces accusations, et que la masse du peuple arménien ne s'était comportée avec traîtrise. Et ils informèrent de la vérité leur propre gouvernement. Je pense que le terme de « complicité » donne une fausse impression du comportement des officiers allemands. Je ne veux pas dire que les Allemands étaient « bons », mais ils eurent un comportement que beaucoup d'officiers ailleurs dans le monde auraient dû avoir.

K.M. : Que pensez-vous de cette idée que le génocide arménien fut un précédent à l'Holocauste et que certains officiers qui servirent dans l'armée ottomane furent ensuite des officiers nazis de haut rang ?

M.A. : Il y a certainement des reports, bien qu'on ne doive pas s'étonner de voir des hommes ayant séjourné en Turquie servir ensuite les Nazis, étant donné la guerre et étant donné l'importance de la place de Constantinople et de l'Empire ottoman en général. Parmi eux, beaucoup passèrent du temps en Belgique et en France. Un des pires Allemands, qui ait répugné à aider les Arméniens, fut Constantin von Neurath. Il était chargé d'affaires à l'ambassade d'Allemagne de Constantinople et devint plus tard le premier ministre des Affaires étrangères sous Hitler, alors qu'il n'était pas membre du parti nazi. Il écrivit à Berlin, à l'automne 1915, qu'il espérait que l'on puisse tenir tranquilles les amis des Arméniens en Allemagne [la Société Germano-Arménienne fondée par Lepsius], bien qu'il admettait que le gouvernement allemand ne puisse pas vraiment les réduire au silence. Selon lui, l'argent collecté pour porter secours aux Arméniens aurait été plus utile aux Allemands. Il apparaît clairement comme un homme cruel.

J'aimerais toutefois mentionner un exemple des ironies de la vérité. Max Erwin von Scheubner-Richter était vice-consul à Erzeroum et officier dans l'armée de Bavière. Il avait été envoyé en Anatolie orientale afin d'organiser la guérilla musulmane derrière le front russe, tout comme certains disaient que les Russes organisaient les Arméniens. Toutefois, lorsqu'il arriva, le consul d'Erzeroum venait d'être capturé par les Russes, et Scheubner-Richter fut nommé vice-consul à sa place. Cet homme éleva de constantes protestations à son gouvernement au sujet du traitement réservé aux Arméniens. Il ne fut pas moins hardi envers le gouvernement ottoman. Son gouvernement le réprimanda pour s'être montré si peu diplomatique à l'égard des Turcs. Il puisa dans ses propres fonds afin de nourrir quelques réfugiés arméniens qui traversaient Erzeroum. A cette étape c'est un véritable héros. Après la guerre il devint un nazi et fut abattu à Munich en 1923, alors qu'il défilait aux côtés d'Hitler lors du putsch de la Brasserie. A cette époque, c'était le bras droit d'Hitler pour les finances du parti. Hitler le présente dans sa correspondance à cette époque comme « mon délégué ». Il servait à établir la liaison entre le jeune mouvement nazi, les intérêts militaires et les intérêts d'affaires.

Le pire individu en Allemagne, en ce qui concerne les Arméniens, fut Ernst Jäckh, un journaliste qui avait aussi ses entrées dans le milieu universitaire. Il fonda un important lobby pro-turc en Allemagne, l'Union germano-turque, et s'afficha comme un proche d'Enver Pacha. Ses activités en temps de guerre se limitèrent en grande partie à de la propagande, mais il déploya une grande activité pour voir l'information pro-turque se répandre sans trêve dans l'opinion publique allemande. Il était pratiquement un employé du gouvernement turc, et rejoignit la Société Germano-Arménienne afin de l'espionner. Il espionna aussi Lepsius et transmit à son gouvernement des rapports sur ses activités. Il travaillait sans arrêt à déformer l'information dans un sens pro-turc. Après la guerre, il devint un porte-parole dirigeant en Allemagne pour le mouvement en faveur de la Société des Nations. En 1933 il quitta l'Allemagne pour New York, devint professeur à l'université de Columbia et un démocrate libéral très engagé. En réalité il avait toujours été un libéral. Je ne pense donc pas qu'on puisse tracer une ligne droite entre ceux qui ont perpétré [le génocide] durant la Première Guerre mondiale et leurs successeurs pendant le régime nazi.

K.M. : Quelle ligne pouvons-nous tracer entre le génocide arménien et la responsabilité de l'Allemagne ?

M.A. : A ce sujet, je pense que la relation est celle de la « purification ethnique ». Le comité Union et Progrès était très influencé par le nationalisme intégral et – comme Pukru Hanioglu l'a montré – par le darwinisme social et le concept européen de race en tant que base d'un Etat-nation puissant. Les intellectuels allemands ont puissamment contribué à ces influences et les succès allemands ont semblé démontrer la vérité de cette argumentation : nation homogène – Etat puissant.

K.M. : Il y a le cas de Marshal Colmar von der Goltz qui proposa quelque chose qui ressemble à de l'épuration ethnique.

M.A. : Certains l'affirment, mais je n'en ai pas encore vu de preuves. On parle aussi du publicitaire Paul Rohrbach, à propos duquel j'ai un sérieux doute, du moins au sens qu'on lui attribue. Rohrbach était certainement un nationaliste et un impérialiste allemand – comme l'étaient beaucoup d'hommes dans l'élite de cette époque – bien qu'il défendait l'idée d'un « impérialisme pacifique » : diffuser la culture et les « idées » allemandes à travers l'aide au développement, les écoles et les échanges culturels. Il était vraiment un ami des Arméniens et fut l'un des directeurs de la Société Germano-Arménienne de Lepsius. Selon certains, Rohrbach pensait que déplacer les Arméniens le long de la route du futur chemin de fer Berlin-Bagdad et y implanter des Allemands était une bonne idée, mais je ne pense pas que ce soit vrai. Lorsque Rohrbach prit connaissance des déportations, il fut désespéré et démissionna de l'Union Germano-Turque de Jäckh. Je ne sais pas à propos de von der Goltz ; j'aimerais en avoir une preuve irréfutable.

La continuité entre ces deux régimes – le comité Union et Progrès et les Nazis – réside dans leur désir commun de créer un Etat ethniquement homogène. Les Jeunes Turcs prirent cette idée à l'Europe, mais l'Allemagne nazie fut le premier pays européen qui déploya de grands efforts pour la rendre effective d'une manière pratique et rigoureuse. Je pense que le comité Union et Progrès était comme les Nazis, mais je ne pense pas qu'ils ont agi de la même façon parce qu'il y avait des Allemands alliés avec les Turcs pendant la Première Guerre mondiale, et que ces mêmes Allemands mirent en œuvre eux-mêmes la seconde étape. Pukru Hanioglu, de [l'université de] Princeton, a montré dans ses deux volumes sur le comité Union et Progrès, qu'ils avaient déjà adopté les idées du darwinisme social avant 1908. En fait, ces deux mouvements « ont bu à la même source » du nationalisme intégral. Je pense que le comité Union et Progrès constituait la version turque de ce qui sera ensuite appelé « fascistes ».

Un de mes collègues, qui enseigne l'histoire turque aux Etats-Unis m'a confié qu'il n'avait aucun doute sur la réalité du génocide. Pour lui, la seule question est de savoir quelle part de responsabilité a eu le comité Union et Progrès. Combien de gens furent impliqués dans la décision ? Car il s'agissait d'une dictature. Une différence intéressante entre le génocide du comité Union et Progrès et celui perpétré par les Nazis est que, dans le Troisième Reich, lorsque les Juifs sont tués, il n'y eut aucune protestation parmi les officiers allemands ! En Turquie, plusieurs walis et sous-officiers ottomans ont protesté. Et en ont payé le prix. En Turquie, aussi, quelques Kurdes, des Arables et même certains musulmans turcs ont critiqué cette politique et ont ouvertement secouru des Arméniens. En Allemagne, les quelques rares Allemands qui sauvèrent des Juifs ne l'ont pas fait ouvertement. A moins de compter la révolte des femmes chrétiennes, à la station ferroviaire berlinoise de Rosenstrasse, contre la déportation de leurs maris. Et ce fut un cas unique. Cette différence avec la Turquie s'explique peut-être parce que l'Allemagne était un pays tellement « organisé » et qu'il était beaucoup plus difficile d'avoir un comportent qui allait à l'encontre de la politique officielle.

K.M. : Et pour l'Allemagne d'aujourd'hui ? A-t-elle la responsabilité morale de connaître le génocide ?

M.A. : Tout-à-fait ! Comme la Turquie. On a toutefois orienté les Turcs vers un seul point de vue. Si ce sont des étrangers qui leur demandent de modifier leur point de vue historique, ils pourraient finir par se ranger à leur point de vue - si, par exemple, tel est le prix à payer pour entrer dans l'Union Européenne -, mais cela ne fera pas qu'ils en seront persuadés. Mon espoir vient du fait qu'il existe aujourd'hui en Turquie des historiens turcs qui sont tout à fait conscients de la réalité des faits et n'osent pas, encore maintenant, l'exprimer. Mais les choses changent. Comme la Turquie devient plus démocratique, et que l'armée se discrédite chaque jour davantage, la liberté de débattre en Turquie adviendra. Et je pense qu'alors les historiens qui veulent être crédibles en dehors de la Turquie devront regarder en face l'évidence, de la même façon que nous le faisons.

Source: The Armenian Weekly On-Line, 11/11/06

Avec l'aimable autorisation de Yevrobatsi.

Cette interview a été traduite en arménien par Khatchig Mouradian
http://www.aztagdaily.com/interviews/Interviews.htm

Margaret Anderson est professeur d'Histoire à l'Université de Berkeley en Californie. Elle a reçu son Ph.D. à l'Université de Brown. Elle a effectué des recherches sur les politiques électorales et la culture politique en Allemagne, dans une perspective comparative avec l'Europe, et sur les institutions démocratiques et la démocratie, la religion et la politique, entre la religion et la société, particulièrement le catholicisme et le 19ème siècle. Elle est l'auteur de Windworth : une biographie politique (Editions de l'Université d'Oxford, 1981), et Pratiquer la démocratie : les élections et la culture politique dans l'Allemagne impériale (Editions de l'Université de Princeton, 2000). Ses recherches se sont récemment tournées vers l'Allemagne et l'Empire ottoman pendant le génocide arménien.